- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 20 août 2017

Jean-Jacques, François-René et Alexandre...






Vous êtes dans lʼâge critique où lʼesprit sʼouvre à la certitude, où le coeur reçoit sa forme & son caractère, & où lʼon se détermine pour toute la vie, soit en bien, soit en mal. Plus tard, la substance est durcie, & les nouvelles empreintes ne marquent plus.jeune homme, recevez dans votre âme, encore flexible, le cachet de la vérité. Si jʼétois plus sûr de moi-même, jʼaurois pris avec vous un ton dogmatique et décisif: mais je suis homme, ignorant, sujet à lʼerreur; que pouvais-je faire? je vous ai ouvert mon coeur sans réserve; ce que je tiens pour sûr, je vous lʼai donné pour tel; je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions; je vous ai dit mes raisons de douter & de croire. Maintenant, cʼest à vous de juger: vous avez pris du temps; cette précaution est sage & me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincère avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentiments ce qui vous aura persuade, rejetez le reste.

Émile ou De l'éducation, 
Profession de foi du vicaire savoyard
















Jean-Jacques Rousseau


















Bonjour à toutes et tous!

Les vacances! C’est toujours les vacances!

Deux ans de vacances,une série télé que j'avais adorée du haut de mes douze ans,
diffusée du 1er juin au 15 juillet 1974 sur l'ORTF,
et adaptée du formidable roman de Jules Verne
(je me souviens encore de la musique du générique...)


En ce dimanche indo-européen en vacances, continuons tranquillement, à notre aise, notre tour d'horizon des dérivés de notre si prolifique racine indo-européenne *krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”.


Nous en étions restés, dimanche dernier, au grec ancien κρίσις, krísis, “décision, phase décisive...”, qui nous avait donné notre français crise.

Grec ancien κρίσις, krísis construit sur le verbe - rappelez-vous - κρῑ́νω, krī́nō, “décider...”.


*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 
grec ancien κρίσις, krísis, “décision, phase décisive...”
latin impérial crisis / crisim
latin médiéval crisis / crisim

moyen français crisim, crisin

français crise


Si, du verbe κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...”, le substantif κρίσις, krísis, désignait la décision, la phase décisive, le juge, lui (la personne qui juge), était dénommé κρῐτής, kritḗs.

 κρῐτής, kritḗs, construit sur le radical de κρῑ́νω, krī́nō, κρῐ-, auquel s'ajoute le suffixe agentif 
- utilisé pour décrire la personne effectuant l'action spécifiée par le verbe -
-τής, -tḗs.

Et c'est sur ce nom κρῐτής, kritḗs, juge, que les Anciens Grecs, qui ne manquaient visiblement pas de ressources - ni de suffixes -, créèrent l'adjectif κριτικός, kritikós, qualifiant, en toute logique, “celui qui est capable de juger, de décider”. 

Dans la langue médicale, κριτικός, kritikós, signifiera spécialement “décisif, critique”
En parlant d'une phase de maladie. 
Ben oui, car ne l'oublions pas
- on en parlait dimanche dernier -, 
κρίσις, krísis, une fois passé au domaine médical, désignera précisément un moment décisif dans une maladie.

Bien, bien plus tard, des siècles et des siècles plus tard, mais toujours en contexte médical, nous emprunterons le grec κριτικός, kritikós pour en faire le latin tardif criticus

Dies criticus” pouvant désigner le jour critique, le jour où tout allait se jouer, ou plutôt se décider dans l'évolution, le déroulement de la maladie.


Du latin tardif, hop, un tout petit pas, et le moyen français empruntera criticus, deuxième moitié du XIVème, tout d'abord sous la forme cretique.

Mais le mot sera toujours confiné au langage médical.

Ce n'est seulement qu'au XVIIIème, figurez-vous, que le mot se répandra enfin dans l'usage courant, au sens de “qui décide du sort de quelqu'un ou de quelque chose”, ou “qui amène un changement”.

C'est bien sous ce sens que Jean-Jacques Rousseau l'emploie dans son Émile ou De l'éducation, publié en 1752 ; il s'agit même d'une des toutes premières occurrences du mot sous cette acception.


Le mot sera encore repris en physique, fin du XIXème, en parlant d'un seuil au-delà duquel se produit un changement. Citons le point critique: état limite entre l'état solide et l'état gazeux.


Le point critique de la chloration.
Ça, pour un point critique, c'est un point critique


Notons encore qu'en physique nucléaire, la masse critique d'un matériau fissile est la quantité de ce matériau nécessaire au déclenchement d'une réaction nucléaire en chaîne.




*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 

grec ancien κριτικός, kritikós, “capable de juger, de décider”, “décisif, critique”. 
latin tardif criticus, “décisif, critique”
moyen français cretique

français critique


Et voilà!

- Comment ça, “Et voilà!” !? Et critique, le nom, alors? 
Examen d'un principe, d'un fait, en vue de porter sur lui un jugement de valeur.
- Ah, bonjour! Je vois que vous, au moins, vous n'êtes pas en vacances...
Et je suis ravi de constater que vous aussi, vous lisez couramment Le Grand Robert de la langue 
française.

C'est une très bonne question. 
À tel point que je me demande si elle est vraiment de vous...

Le nom (et adjectif) critique,
“analyse, appréciation, jugement...”, ou encore 
“personne qui juge des ouvrages de l'esprit, des œuvres d'art”, “journaliste chargé d'apprécier les nouveautés littéraires ou artistiques”,
provient du latin criticus, emprunt au grec ancien κριτικός, kritikós, que l'on comprendrait ici plus particulièrement comme “apte à juger”.

D'autres questions?

- Mais?? C'est pas possible, ça, tu t'fous d'ma balle encore une fois, c'est ça hein!?
- Mais pas du tout! (Ou alors, juste un peu...)


Repensez à la façon dont notre français discret avait été emprunté au latin discretus
On en parlait ici: le propre d'une secrétaire, c'est la discrétion
Le mot avait été emprunté une première fois, puis une seconde, avec un autre sens dérivé.
(Et c'est ce qui explique les deux anglais discreet et discrete, continuant chacun et séparément l'un des deux sens de ces deux emprunts successifs.)

C'est ce qui s'est à nouveau passé ici, avec critique.

Ça en deviendrait vite lassant


Le nom - féminin - critique, “appréciation, jugement...” est un emprunt de la fin du XVIème
- donc nettement plus récent que notre adjectif critique,“décisif”, datant déjà, lui, de la deuxième moitié du XIVème  -
au latin criticus
Criticus, emprunt au grec ancien κριτικός, kritikós, vous connaissez la chanson.

Mais voilà, hors du domaine médical, l'adjectif grec κριτικός, kritikós, signifiait bien “apte à juger”, et spécialement “qui juge les ouvrages de l'esprit”.

Le latin criticus, en se calquant sur le grec, a également repris cette acception de la langue courante. Et c'est ce sens usuel du mot que revêtira notre emprunt français de la fin du XVIème.



Ah oui!
Nous utilisons encore le substantif critique, métonymiquement, pour désigner l'“ensemble des personnes qui font métier de juger des oeuvres d'art”.

La première occurrence du mot avec ce sens métonymique, c'est chez Chateaubriand que vous pourrez la trouver.

Rien que ça.

Il faut dire aussi que si l'on supprimait de l'oeuvre et de la correspondance de Chateaubriand les critiques qu'il faisait des critiques qui le critiquaient - si vous me suivez toujours -, on en réduirait considérablement le nombre de pages... 
J'ai même entendu quelqu'un dire un jour que si Chateaubriand avait passé moins de temps à scruter les critiques de ses oeuvres, à les commenter et à y répondre, il aurait vraisemblablement achevé ses Mémoires avant la Tombe.
Mais à cela, François-René, vicomte de Chateaubriand, aurait certainement répondu: “Qu'importe à la critique, la bonne foi et la justice , quand elle veut aveuglément condamner?
(Les Martyrs, ou Le triomphe de la religion chrétienne, préface de la troisième édition, ou Examen des Martyrs)

Chateaubriand assis auprès du Grand Bé, méditant ses
Mémoires d'Outre-Tombe




Bon ben moi, je vais vous laisser ici...
Régime “vacances” oblige...

Philippe Noiret, Alexandre le Bienheureux



Dimanche prochain, on poursuit sur notre lancée, avec d'autres dérivés français que nous avons tirés de *krei par le grec.



Je vous souhaite, à toutes et tous, depuis mon havre de paixun excellent dimanche, une très belle semaine!

PS: J'ai quitté pour quelques jours ma Wallonie natale, mais étymologiquement, je n'en suis pas vraiment très éloigné...
(Non, je ne suis ni en Valachie, ni en Galatie, ni au Pays de Galles ; je vous laisse chercher.)




Frédéric




******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************



Et pour nous quitter,

Sweet Nightingale, 

un très beau traditionnel de la splendide région où je séjourne,
et qui est aussi une chanson à double sens, 

to hear the nightingale sing”,
entendre chanter le rossignol”,

étant, dans la bouche d'une dame,
un euphémisme particulièrement élégant et choisi pour

- voyons, comment dire? - 

trinquer du nombril, 
se faire ouvrir le berlingot, 
se faire chevaucher sans selle, 
se faire prendre avidement, là par terre dans la cuisine.

(vous ne pouvez probablement voir la vidéo que sur Youtube:

Quoi, vous connaissez ce morceau?
C'est Cendrillon qui le chante, dans le dessin animé de Disney, de 1950?

Ben oui, c'est bien de cela qu'il s'agit, non?
De qui, de quoi croyez-vous qu'elle se languit, la jolie Cendrillon, sans rire?
Relisez le Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim, et on en reparlera.




dimanche 13 août 2017

“Les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes.” - François René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe





Nous vivons aujourd'hui une crise aiguë des langues. Jadis tenues pour trésors, elles tombent en mésestime, chacun saccage la sienne, comme on a fait de la terre.

Michel Serres,
Les cinq sens, 1985


Michel Serres















Bonjour à toutes et tous!


Les vacances! 
C’est les vacances!
Pour moi, du moins.

Alexandre le Bienheureux, Yves Robert, 1967  


Mais je pense à vous, et ne vous oublie pas. Du tout.
Même si, bon, ma tête sera un peu ailleurs ces temps-ci.
























*krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”.

Ouais, après avoir passé … au crible … ses dérivés latins, à la très jolie descendance en français, je vous propose cette fois de nous intéresser aux dérivés de notre racine en d’autres langues indo-européennes, en commençant par … le grec ancien!
Oui, cette fois, on y va.

Notre indo-européenne *krei-,...
par une forme suffixée de son timbre zéro *kri-, *kri-n-yo-  
(que l'on retranscrit également *kri-n-ye-, 
ou que, pour contenter tout le monde, Robert Beekes présente comme *krin-je/o-,  dans son Etymological Dictionary of Greek),





... a donné, via le proto-grec *kríňňō, le grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider”.


un décideur...












deux décideurs...

... Et encore cinq autres ici.

Ah ça, de bien beaux spécimens de décideurs, dans la ligne
de la mystique et de l'iconographie du monde des affaires

















Le grec ancien signifiait κρῑ́νω, krī́nō signifiait “juger“, ”décider”, pas de doute, mais son sens original était plutôt“séparer, diviser, distinguer”, pour ensuite évoluer en “investiguer, décider, juger”. 

Oui, vous y retrouvez bien les sens - et l'évolution sémantique - auxquels les dérivés latins de *krei- nous avaient déjà habitués.

On se blase vite, non?



*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 



“‘manque plus que l’équivalent grec du latin crīmen!” me direz-vous.

Car oui, de fait, nous avions vu que la gentille *krei-, par une forme suffixée (sur son degré plein) *krei-men-, avait donné, par le proto-italique *kreimen, le latin crīmen, “ce qui sert à trier, à décider”, d’où “décision”, “décision judiciaire”, puis par métonymie l’accusation, pour en terminer - l’accusation finissant par se confondre avec l’acte criminel lui-même - par “crime”.

- Mais enfin, c'est quoi c'délire? Moins vite, s'il vous plaît, si c'est pas trop vous demander??
- Eh oh, mon coco, mais j'ai DÉJÀ expliqué tout ça. Ou alors, ton crible cognitif est un peu trop sélectif? Si c'est l'cas j'vous prie d'm'excuser, mon bon monsieur.
Je crois que je vais encore l'utiliser souvent, Lino. 

(Pour ne pas mécontenter Lino, relisez est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?)

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *krei-men-
racine proto-italique *kreimen-
latin crīmen
crime, criminel, discriminer, incriminer, récriminer


Oui, c’est vrai, il ne manque plus qu’une forme grecque équivalente à ce crīmen.


Vos désirs sont des ordres.

La voilà:

Tadaaa!


(la fameuse assistante du magicien)


κρῖμα, krîma, toujours dérivée de la forme suffixée *krei-men-, cette fois par le proto-grec (non-attesté, n'exagérez pas) *kréimə.

κρῖμα, krîma faisait partie du vocabulaire judiciaire, et désignait l’objet d’une contestation, ou la contestation elle-même.
Par extension, le jugement, la décision judiciaire, la peine.

Bon, rien de bien neuf, les amis. On prend les mêmes ingrédients, on laisse faire le temps, on passe par une proto-langue (c’est toujours plus chic), et on aboutit - plus ou moins - aux mêmes résultats.


Mais là où l’ancien grec va taper très fort, c’est quand il va créer un substantif sur le verbe κρῑ́νω, krī́nō: 
κρίσις, krísis, 
“séparation, pouvoir de distinguer, décision, choix, jugement, dispute…”

- κρίσις, krísis? Mais euh…
- Oui, exact, vous avez bien vu. Nous en ferons notre français crise!
- Mais enfin, oui, mais euh, ça n’a pas de sens! Rien dans les acceptions du grec κρίσις, krísis ne fait référence à la notion de crise, enfin!!

C’est vrai, mais vous allez voir, on y est vite…

Le terme crucial, pour bien comprendre l’évolution du mot, c’est “décision”, sens que κρίσις, krísis véhiculait déjà, nous l'avons vu.

À toute décision correspond
forcément, 
par la force des choses, 
naturellement, 
en toute logique…
un moment … décisif.

Le grec κρίσις, krísis, passé au domaine médical, désignera un moment décisifdans une maladie.

C’est avec ce sens qu’Hippocrate lui-même utilisera le mot. Excusez du peu.

Je parle bien ici d’Ἱπποκράτης, Hippocrate le Grand, le père de la médecine occidentale, Hippocrate de Cos, né vers 460 avant J.-C.
À ne pas confondre, évidemment, avec Hippocrate de Cos toujours, une sorte de poivrot illuminé dont les théories fumeuses n’intéressaient absolument personne.

ici, celui de Cos.


Mais donc, en langage médical, le terme désignait une phase décisive dans une maladie.

Les Romains vont l’emprunter.
Comme souvent, je sais, mais je ne voulais pas trop insister.
Et ils vont en faire le latin impérial crisis. 
Ce qui n’était pas particulièrement original, mais j’arrête de retourner le couteau dans la plaie. 
À l’accusatif? Crisim. 
Et même ça, ce n’était pas spécialement innovant ; les Grecs avaient déjà κρίσιν, krísin.

Le mot nous arrive par le latin médiéval, crisis, et toujours dans son acception médicale.

Au XIVème, nous allons à notre tour emprunter crisis, ou plutôt sa forme accusative, crisim, pour en faire le français… crise, d’abord noté crisim, crisin.

Car oui, notre français crise est toujours, et avant tout, un terme médical.

Le Grand Robert nous le rappelle, avec comme première acception:
Moment d'une maladie caractérisé par un changement subit et généralement décisif en bien ou en mal.

Du domaine strictement médical, le terme s’étendra en un premier temps au domaine psychologique. Ainsi, au XVIIème, on parlait (déjà) de “crises de passion”.

Dans le premier quart du XIXème, on parlera carrément de crises de nerfs. 





Et puis ensuite, et par extension, de crises financières, commerciales et autres… (des valeurs ou de la civilisation, par exemple).

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “juger, décider...” 
grec ancien κρίσις, krísis, “décision, phase décisive...”
latin impérial crisis / crisim
latin médiéval crisis / crisim

moyen français crisim, crisin

français crise


Notre ancien grec κρῑ́νω, krī́nō, “décider” ne s’est pas arrêté en si bon chemin, et nous a encore donné quelques superbes dérivés…


Mais là, c’est les vacances.
Alors, oui, je me permets un peu de relâchement, je réduis - douuucement, tout douuucement - la voilure, et retiens ces très beaux dérivés pour la semaine prochaine.




D’ici là, je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric




******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************



Et pour nous quitter,

non pas du Bach, du Purcell ou du Handel,

mais

à nouveau

- oui, pour ceux et celles qui suivent le blog depuis déjà un certain temps, c'est du ressassé, c'est comme ça chaque année ou presque, au moment des vacances, pardonnez-moi -,

Le ciel, la terre et l'eau,
de Vladimir Cosma, chanté par la voix si douce, si empreinte de tendresse, d'amour,

d'Isabelle Aubret.

C'est aussi la bande originale d'Alexandre le Bienheureux.



article suivant: Jean-Jacques, François-René et Alexandre...

dimanche 6 août 2017

Watson, c'est un cribe. - Un crible, Holmes? - Don, un cribe! - Ah, un crime! Votre rhume ne s'arrange guère, mon cher Holmes





“quod tu istis lacrimis te probare postulas, Non pluris refert, quam si imbrem in cribrum geras” 

Plaute,
Pseudolus (L'Imposteur), 1, 1, 100

(“toutes tes larmes ne prouveront rien à ta belle et ne feront pas plus que si tu jetais de l'eau dans un crible”)

Plaute, portrait totalement imaginaire





















Pseudolus, pièce de théâtre comique de Titus Maccius Plautus
- Plaute -,
est l'un des plus anciens exemples de la littérature romaine. 

Cette pièce fut jouée pour la première fois en 191 av. J.C.!!, pendant les Mégalésies, ces fêtes célébrées dans la Rome antique au mois d'avril, en l'honneur de Cybèle, la μϵγάλη ϑϵός, mégalè théos, la grande déesse.
Ce qui peut peut-être expliquer le nom de ces fêtes.
Ah, ces Romains, quel pragmatisme.
La fontaine de Cybèle, à Madrid
(source)


Bonjour à toutes et tous!


Et on continue...


En ce dimanche, nous nous intéresserons encore et toujours à cette invraisemblable racine indo-européenne *krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”.

Jusqu’à présent - je ne veux pas médire, mais quand même -, on n'a pas foutu grand-chose. 
On n'a vraiment pas creusé le sujet. Ou à peine.
Car à part lui trouver quelques dérivés par le latin crīmen, à notre *krei-, via une forme suffixée *krei-men-, et une série d’autres par le latin cernō, cernere, “séparer, tamiser…”, par une forme suffixée de son timbre zéro *kri-no-, ben, on n’est nulle part.


Oui bien sûr, il y en a beaucoup, de ces dérivés. Vraiment beaucoup.

Au point même où je me demande si l'on a déjà vu autant de dérivés d’une racine indo-européenne par une seule forme, latine en l’occurrence, cernō, cernere et crīmen étant de toute façon très étroitement apparentés.


Allez, on se refait une récap':

crime, décerner, décret, décrétale, décréter, discerner, discriminer, incriminer, récriminer
est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?

certain, certes, certificat, certifier, certitude, concert, concerter, concerto
tu es certain qu'au conservatoire, on reçoit un certificat d'études de Chopin?

discret, discrétionnaire, excrément, excrétion, secret, secrétaire, sécréter, sécrétion
le propre d'une secrétaire, c'est la discrétion


Et si, avant d’aller plus loin, on faisait un peu de grammaire élémentaire indo-européenne? 
De morphologie, précisément.

Hein? (Vous n’avez en fait pas trop le choix, notez, sinon celui de zapper ce passage de l’article)

Mais alleeeeez, ça passera vite!
Et après, quand ce sera fini, vous vous sentirez tellement bien


Allons-y:

L’indo-européen tel qu’on le reconstruit est une langue flexionnelle, où donc, pour établir des relations grammaticales entre les mots, on les modifie, les mots!

En l’occurrence, par des terminaisons spécifiques: des désinences, qui permettront des … flexions, des déclinaisons de substantifs ou de verbes.
Oui: latin, grec, russe, allemand… : ce sont bien des langues flexionnelles.



En indo-européen, on reconstruit (au moins) huit cas: 
  • nominatif, 
  • vocatif, 
  • accusatif, 
  • génitif, 
  • datif, 
  • locatif, 
  • ablatif, 
  • instrumental.

Les racines proto-indo-européennes,
sans lesquelles ce blog n’aurait - avouons-le - aucun sens,
et sur lesquelles, surtout, se créeront des mots, sont des unités lexicales. 

Elles sont, osons le dire, sémantiquement chargées. Elles véhiculent tout simplement un sens. 
À ce titre, on peut les qualifier linguistiquement de morphèmes. Même si c'est dur à entendre.

Ces racines sont, par ailleurs, pratiquement toutes verbales
Dans le doute, faites le tour du blog et des racines traitées, et on en reparlera.

Une racine proto-indo-européenne s’articule systématiquement autour d’une voyelle
Qu’on appelle voyelle-pivot, ce qui en dit long.
Et c’est d’ailleurs sur cette voyelle que se placera l’accent, le pic de sonorité.

Cette voyelle est souvent un *e. Du moins dans la forme de base de la racine. La forme dite pleine.
Car ce *e peut évoluer: disparaître, tout simplement, ou se muer en o.

On parlera ainsi de la même racine... 
  • au degré (ou timbre) plein (ou le *e original est présent), 
  • au degré o, quand le *e devient *o, ou 
  • au degré zéro, quand la voyelle a tout bonnement disparu.  'a pus la voyelle.


Ce phénomène, c’est l’ablaut, ou alternance vocalique.

Notez aussi que le *e et le *o pouvaient être brefs ou longs
Et que certains linguistes ajoutent parfois un *a (bref ou long) à la panoplie des voyelles indo-européennes.


Avec une racine, entendons-nous bien, on n’a donc pas encore un mot
Mais on a déjà - et c’est pas mal - une unité sémantique.

En proto-indo-européen, pour faire un mot, il fallait une racine (‘manquerait plus qu’ça), suivie d’un… suffixe.
(notez qu'il y avait également des préfixes)
Cet ensemble racine + suffixe, c’est ce qu’on appelle le thème. 
Stem en anglais. 
Et NON, un thème, ce n’est pas encore, à proprement parler, un mot.
Il y manque une terminaison, une désinence.

Et là, OUI, on peut enfin parler d’un mot.

Et donc, on pourrait schématiquement représenter les choses ainsi:

racine + suffixe = thème
thème + terminaison = mot

Un exemple?

Prenons l’indo-européen *bhéreti (*bhér - e - ti), qui pourrait se traduire par “elle est enceinte”.

On trouve là, et dans l'ordre… 
  • la racine *bher- (*bher-1 selon Watkins), “porter, porter un enfant”,
  • le suffixe *-e-, qui marquait l’aspect imperfectif de l’action (il indiquait donc que l'action était non achevée), et
  • la terminaison *-ti, propre à la troisième personne au singulier du présent de l’indicatif.


Si je me permets ainsi de vous prendre de votre précieux temps et de vous bassiner avec un peu de morphologie des mots indo-européens, c’est que je voudrais vous présenter, à côté des deux formes déjà vues de notre *krei-, *krei-men- et *kri-no-, une troisième, *krei-dhro-.


Le suffixe *-men-,
que l’on retrouvera par exemple dans les latins -men et -mentum, dans le grec ancien -μᾰ, -ma, ou le sanskrit -मन्, -man,
avait pour vocation de créer des noms d’action.


Le suffixe *-no-, lui - il me semble qu'on en a déjà parlé, non? Oui, dans devinette! -, formait 
  • des participes quand la base était verbale (ce *-no- est devenu l’anglais -en, comme dans taken, “pris, enlevé…”), et 
  • des adjectifs quand la base était nominale. Le latin -nus en est un beau dérivé, comme dans - NON! - magnus.
magnum

Il est un autre suffixe, que l’on reconstruit sous la forme *-dʰrom-, ou *-dhro-, variante d’une forme *-tro- ou *-trom-, qui créait des noms d’instruments servant à l’action. 
On parlera de *-dhro- comme d’un suffixe instrumental. Qui indique que l’action est faite par, ou avec…  
On le retrouve par exemple dans l’ancien grec -θρον, -thron.

Ou le latin… -brum.
Comme dans, voyons… laissez-moi chercher… euh… 

Ah ben oui, tiens, et en plus ça tombe vachement bien: le latin… crībrum.


*krei-, par une forme suffixée de son timbre plein *krei-dhro-, nous a donné le latin crībrum, composé de cernō, “séparer, tamiser…”, et de‎, et de? -brum.
Le monde est petit, décidément…


PS: Pour passer de l'indo-européen au latin, quoi de mieux qu'une bonne et saine forme proto-italique?  
*kreiðro-, telle que la reconstruit Michiel de Vaan dans son Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages (Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series).

Et ce substantif latin crībrum se traduirait par crible, tamis, voire passoire.

Crible vibrant circulaire



Maintenant, entre nous, ce crībrum est vraiment malvenu, vous ne trouvez pas? Imprononçable.

Kri-Broume

Désolé, mais kri-broumec’est nul.

Essayez, pour voir, de prononcer ça plusieurs fois de suite sans donner l'impression de vous racler la gorge.

C’est ce qu’on a dû penser il y a à tout casser seize siècles, quand on a fait du latin classique crībrum le bas latin… criblum, qu’on fait remonter au Vème siècle. 

D'un deuxième /r/ impossible à prononcer dans le même souffle que le premier, on a fait un doux, un velouté, un mélodieux, un charmant /l/.
Ce procédé phonétique qui consiste à modifier un son au contact d’un son voisin, pour augmenter les différences entre les deux, c’est ce qu’on appelle ...
- on en a déjà parlé plusieurs fois, ici, iciici ou même ici
... la dissimilation. 
À l'inverse de l’assimilation, qui elle tend à réduire les différences entre deux sons voisins. Par paresse, parce que prononcer tous ces sons à la queue leu-leu demande un effort ridicule, ou prend vraiment trop de temps. 
Pensez à “chais pas”, jolie(?) assimilation de “je ne sais pas”. Ou au liégeois tiiig pour “tigre”.

De ce criblum bas latin est issu le français crible, évidemment, au XIIIème.


De crībrum s’était aussi dérivé le latin impérial cribare, “passer au tamis”.
Passé au bas latin sous la forme dissimilée criblare, nous le récupérons vers 1225 comme notre cribler. 


Eh oui, crible, cribler, (et donc aussi criblure), encore autant de dérivés de notre généreuse indo-européenne *krei-, cette fois par une forme suffixée *krei-dhro-, via le latin classique crībrum.


*krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *krei-dhro-

proto-italique *kreiðro-
latin crībrum, “crible”
dissimilation
bas latin criblum, “crible”
français crible



On va en rester là!

Mais oui, je sais, mais bon, j’attaque ma dernière semaine de boulot avant les vacances, et comme d’habitude, c’est pour maintenant qu’il faut tout faire, tout terminer.

Simple.



Donc, ben, il faudra attendre dimanche prochain, pour la suite des trépidantes aventures de notre délicieuse *krei-, avec, à la clé, OUI, ses dérivés grecs.


- Eh mais! Pourquoi ce dialogue entre le docteur Watson et Sherlock Holmes, dans le titre, enfin??
- Mais 'faut suivre, coco. Référence au premier article de la série *krei-: est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau? Tu veux pas non plus que je le lise pour toi, le blog, non?

C'est toujours Lino Ventura que j'entends derrière ce genre de répliques....



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très très belle semaine!



Frédéric



******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************



Et pour nous quitter,

- toutes ces déclinaisons et désinences m'y ont irrésistiblement mené -, 

Rosa, Jacques Brel


LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...