- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 27 novembre 2016

l'artisan sonna l'alarme quand l'Armada fut en vue.






(...) Les vaisseaux anglais, beaucoup plus petits que ceux des Espagnols, ne devaient pas résister au choc de ces citadelles mouvantes, dont quelques-unes avaient leurs œuvres vives de trois pieds d'épaisseur, impénétrables au canon. Cependant, rien de cette entreprise si bien concertée ne réussit. (...)

Voltaire, 


Essai sur les moeurs annales de l'empire

Euh non, pardon: 
Essai sur les moeurs. Annales de l'empire








Bonjour à toutes et tous!














Un petit rappel, peut-être?

Nous étions plongés dans l’étude de la racine *sta-, commencée (l’étude) le 25 décembre 2016, avec un fauteuil pour (*steh) deux.


Mais voilà, le dimanche 13 novembre, je ne résistais pas à vous parler du mot armistice, composé basé sur les latins arma et sistō.
résister, persister... Ces mots prennent à présent toute leur valeur.
l'Armistice


Nous avons en un premier temps parlé de sistō,
résister, persister... Ces mots prennent à présent toute leur valeur.
et avons ensuite commencé l’étude de la racine *ar-, “assembler”, “mettre ensemble”, “ajuster”…, à l’origine de arma.

Ça, c'était la semaine dernière.
Vous savez quoi? Votre armistice, là, eh ben on va l' ranger au placard!

Nous avions ainsi découvert quelques-uns de ses dérivés, comme l’anglais arm, ou nos français arme, armoire, armoiries, ou armure.

En nous quittant dimanche dernier, dans l'émotion du moment, je vous promettais, pour aujourd’hui, quelques dérivés de *ar- qui n’ont RIEN à voir avec les armes… Mais RIEN.

Est-ce que je vous ai déjà menti? Hein?


Avant de les aborder, ces fameux dérivés, mentionnons encore, pour clore le chapitre “armes” (je veux dire par là “pour en terminer avec les dérivés de *ar- relatifs aux armes”), ...

... Armada.

Mais oui, difficile de ne pas en parler.

Le français armada - bien entendu emprunté à l’espagnol - désigne une flotte imposante.

Ou carrément L’Armada, l’Invincible Armada, la glorieuse flotte espagnole armée par Philippe II (d’Espagne, on suit), qui se fit lamentablement anéantir non pas par la flotte d’Élizabeth 1ère - c'est curieusement la version anglaise -, mais bien par les éléments.

l'Invincible Armada

Elizabeth I
Felipe II






Armada, en espagnol: armée, n’est que la substantivation du latin médiéval armāta, la forme féminine du participe passé du verbe armō, armāre (armer, équiper, mobiliser…), basé sur … arma.




Mais restons encore un moment dans les emprunts à l’espagnol...

Avec… armadille, emprunté au début du XVIIème à l’espagnol armadillo, de armado “armé”.

L’armadille, c’est un tatou, sympathique animal caparaçonné.




On emploiera le mot pour désigner par la suite un cloporte, lui aussi caparaçonné, mais nettement moins sympathique.




Alors oui, je ne parlerai pas des évidents armée, armement, armurerie, désarmer, ou armature

Juste un mot, très court, pour armateur, “celui qui équipe les navires”: 

Il nous arrive peut-être du vénitien armatore, armadore, au XVème, ou alors directement du latin armāre (dont dérive notre verbe armer). En tout cas, on ne le fait pas dériver du latin médiéval armator,armurier”, car très (trop) tardif (XIIIème).

Le mot désignait celui qui équipe, qui arme les navires... de guerre.
Au XVIIIème, il s'étendra à la marine de de commerce (1723).

Αριστοτέλης Σωκράτης Ωνάσης / Aristotélis Sokrátis Onásis,
célèbre armateur grec, et une chanteuse populaire


La semaine dernière, nous avions vu que le latin armus, dont découle vraisemblablement arma, désignait… l’épaule, ou la partie supérieure du bras.

On l’a oublié.
Depuis longtemps.

On ne fait plus, en français du moins, le lien entre arme et bras.

Oui, il y a bien les anglophones qui parlent toujours de arm, le bras,
et chez qui “the armed arm” correspond bien à notre “le bras armé”,
mais en français…


Mais pourtant, nous aussi, nous avons eu un mot dérivé, en ancien français, qui rappelait le sens du latin armus (l'épaule, la partie supérieure du bras pour les moins vifs d'entre nous):

armille!

Nous l’avions emprunté, fin du XIIème, au pluriel latin armillae, devenu armilla.

Les armillae? Mais c’était un bracelet à plusieurs tours (d’où le pluriel).

armilles


Par la suite, le mot désignera des anneaux, des colliers (de parure)

Ce ne sont pas les éléments, cette fois, qui ont vaincu notre vieux français armille, mais bien le mot… bracelet! Qui l'a supplanté dans le langage courant.

Le terme survivra cependant, mais dans un sens particulièrement restreint, très technique, où il désignera les anneaux d’un astrolabe.

astrolabe


Et puis, il vit encore et toujours dans l’adjectif… armillaire, que vous connaissez peut-être si vous êtes férus d’... astronomie.

En astronomie, une sphère armillaire est un instrument qui modélise la sphère céleste, en montrant le mouvement apparent des étoiles, du soleil et de l'écliptique autour de la Terre.

Ce type de sphère est constitué d'un ensemble de cercles métalliques (ben oui, les armilles!) représentant la géométrie des éléments descriptifs de la sphère céleste.

Sphère armillaire



Enfin, nous avons toujours bien un mot, en français, dérivé du latin armus, et qui désigne toujours l’épaule!

Mais pas celle de l’homme, celle du … cheval.

Ars (mot masculin, au singulier et pluriel identiques)
En anatomie, pli formé par la réunion des membres antérieurs et du poitrail du cheval.



Allez, encore un autre dérivé de arma, qui n’évoque plus la notion d’arme?

Alarme!

On connaissait l’expression “aux armes” (à l'époque: aus armes, as armes).



Littéralement, ben … aux armes, au combat!

Pour faire ce alarme, on a tout simplement emprunté l’italien all’arma, de sens identique à notre “aux armes”.

C'est ainsi qu'au XVIème, on “sonnait a l’arme”.

Ce n’est que fin du XVIIIème que le mot désignera un cri, puis, au XXème, ce dispositif qui permet d’arrêter un train en cas de danger.




Pas mal, non, ces deux rapprochements avec arma que sont armillaire et alarme?

Quoi, ça ne vous émeut pas? Vous aviez déjà fait le rapprochement entre arme et alarme?
OK, je ne dis plus rien…


Mais avec ce qui suit, là, je suis (presque) certain de vous épater…

Car notre racine proto-indo-européenne *ar-, sous une forme suffixée *ar-smo-, se retrouve dans un mot qui évoque TOUT SAUF les armes!!! 
Que du contraire… 
Aaaaah…

aaaaaaaah....


aaaaaaah...




















Le grec ancien… ἁρμονία, harmonía.

Oui, celui-là même qui nous a donné notre harmonie.

ἁρμονία pouvait désigner plein de choses, mais se basait toujours sur la notion de “fixer ensemble, associer”.
C’est ainsi qu’on pourrait traduire le grec ἁρμονία par “union, jonction, unisson…”

Et ἁρμονία était encore apparenté à ἁρμόζω, harmozō, “joindre, unir”.

Harmonices Mundi (1619),
où Kepler attribue à chaque planète des notes et une phrase musicale fonctions
de la vitesse orbitale et de l'excentricité de l'orbite.



Et puis, et puis…

Une forme suffixée  en *-ti- de notre *ar-: *ar-ti-, s’est dérivée dans le latin… ars, proprement “composition, assemblage”.

Ou, par extension, “ce qu’il faut avoir pour bien… composer, assembler: 
talent, adresse, dextérité, habileté, savoir-faire, technique…

D’où aussi profession, métier…

Sur l’accusatif de ars: artem, nous avons créé… , vous l’avez deviné… art!




Et aussi, bien sûr, artisan.


Ah oui, et *ar-ti- s’est retrouvée aussi dans le grec ancien ἄρτι, ‎árti, “juste, exactement”. 
Oui, on y retrouve l’idée d’assemblage, de pièces qui se mettent bien ensemble.



L’auriez-vous cru? Arme, harmonie, art: de si proches cousins?


Merci qui?
Le proto-indo-européen, pardi!


(et ce n’est pas fini)




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très belle semaine!




Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Et pour nous quitter, un concentré d'harmonie...

Le Magnificat en ré Majeur BWV 243

(Et avec la partition qui défile, de surcroît!)




dimanche 20 novembre 2016

Vous savez quoi? Votre armistice, là, eh ben on va l' ranger au placard!




“Le vainqueur ignore l'ironie, arme dérisoire du vaincu.”

François Cavanna, in La Hache et la croix, 1999

















Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, 13 novembre, nous nous étions intéressés à armistice, que nous pourrions traduire littéralement par “arrêt des armes”.
Armistice, du latin médiéval armistitium, composé du neutre pluriel arma (“les armes”), et du verbe sistō, sistēre, “mettre en place”, “faire se tenir debout”. Ou encore “cesser, arrêter, empêcher”.

Nous avions ainsi déjà découvert quelques dérivés bien connus de ce sistō, sistēre qui forme la seconde partie du composé.
Comme assister, insister, persister, résister, assister, se désister, consister, ou encore interstice.

(Oui, pour rappel, nous avions vu que le latin sistō dérivait d’une forme proto-indo-européenne *si-st(ə)-, réduplication de *st-, qui n’est autre que le degré zéro de notre *sta- bien aimée.)


Je vous propose, en ce dimanche (pluvieux, ou plutôt venteux, par ici), de poursuivre sur “armistice”, mais en nous penchant à présent sur le premier terme du composé: arma.

- Ben, et alors? Arma, c’est les armes, on va pas non plus en faire tout un plat, enfin??
- Bonjour! Bon dimanche! Vous avez parfaitement raison: arma, comme vous le dites si bien, c’est les armes.

Mais pas que ça…

Par extension, “arma” désignera les soldats armés.
Mais le latin arma désigne aussi les outils, les ustensiles, des instruments

Arma est un neutre pluriel, collectif.
En bas latin, on en fera un féminin singulier: classique! Comme d’habitude, nos ancêtres prendront le a terminal pour la marque d’un féminin singulier.

Gros malins.




Et ce arma latin ...
- c'est ici que ça devient intéressant -,
...il nous venait d’une racine proto-indo-européenne, mes amis! Eh oui! Le verbe...

*ar-

Qui, NON...
- et c'est encore plus intéressant -
...ne se traduirait pas par “armer”. Ni même outiller.

Non, plutôt par “assembler”, “mettre ensemble”, “ajuster”…

Ah ah…
Tiens tiens tiens…
Surprenant, ne trouvez-vous pas?

Même si Sherlock nous dirait ici...
Lorsqu'un fait semble contredire une longue suite de déductions, c'est qu'on l'interprète mal.



Allez, on va essayer de tirer tout ça au clair.

Le latin armus, dont découle vraisemblablement arma, désignait… l’épaule! 
Ou la partie supérieure du bras.

épaule. Difficile d'être plus clair


Mais ouiii! Armus reprend parfaitement le sens de sa lointaine parente *ar-, en ce sens que l'épaule permet d’ajuster, de joindre, d’assembler le bras au corps.

Et c'est, pour être précis, une forme suffixée de *ar-, *ar-mo-, qui nous a donné le latin armus.

C’est également cette forme *ar-mo- que l'on retrouve dans le proto-germanique *armaz-,
dont dérivera plus tard le vieil anglais earm,
puis l’anglais… arm, le bras!

bras anglais


- Mais?? Je ne comprends plus rien! Quel est le rapport entre le latin armus, l’épaule, et arma, les armes??
- On y arrive!

On suppose que sur armus, l’épaule, a été créé le verbe armō, armāre, qui n’aurait pas signifié en un premier temps “armer”, mais bien … “se couvrir les épaules”. 

Mais oui, par une cuirasse, un bouclier...
Quelque chose qui permettait de se protéger, de se défendre au combat.



Arma, en ce sens, désignait plutôt les armes de défense.

Par extension, “arma” aurait fini par désigner toutes les armes, celles qui restent près du corps, comme le bouclier, mais aussi tous les instruments pour le combat.

Beaucoup de hamburgers, de Coca-Cola, une démarche pro-life (hostile à la
contraception et à la légalisation de l'avortement), vous y rajoutez le fameux
deuxième amendement, et vous obtenez ça.

God bless America! (L'Amérique en aurait bien besoin...)


Sachez que dans La Chanson de Roland (1080), les armes désignent toujours l’... armure!
Ce n’est qu’à partir du XIIème que armes s’appliquera de préférence aux armes offensives.


On retrouve cependant toujours bien ce sens d’éléments de protection qu’avait à l’origine “armes” dans “armoiries”, qui se réfère au bouclier, ou plutôt à … l’écu.
Ensemble des emblèmes figurés d'abord sur l'écu des anciens chevaliers pour servir de signes distinctifs dans les batailles et les tournois, puis sur un écu (écu armorial) symbolique pour distinguer une famille noble ou une collectivité.
les armoiries de la ville d'Amiens





Je vais m'arrêter ici.
Mais rassurez-vous, nous continuerons dimanche prochain, car *ar- nous a donnés de ces dérivés que JAMAIS vous ne mettriez en relation avec "arme"...


Comme avant-goût,
- et parce que je vous aime bien, hein -,
je terminerai ce dimanche avec un mot qu’on ne rapprocherait aucunement d’arme, ou du latin arma.
Et pourtant…


Armoire!

Et oui, ne l’oubliez pas, le latin arma pouvait également désigner l’ustensile, l’outil.

Certes, le latin armarium, dont descend notre armoire, pouvait signifier “dépôt d’armes, arsenal”, mais il désignera surtout un espace de rangement, un placard.





Sur ce, je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Et nous nous quitterons sur un superbe standard
chanté divinement par Ella Fitzgerald et Louis ... Arm-strong


Louis Armstrong & Ella Fitzgerald - Dream A Little Dream Of Me

article suivant: l'artisan sonna l'alarme quand l'Armada fut en vue.

dimanche 13 novembre 2016

résister, persister... Ces mots prennent à présent toute leur valeur.






“Mais tout cynisme fut bientôt noyé sous les torrents d'enthousiasme de l'Armistice.”

André Maurois, 
Terre promise

Émile Salomon Wilhelm Herzog, ou André Maurois,
1885 - 1967

















Bonjour à toutes et tous!


En ce dimanche, je voulais tout naturellement continuer l’étude de la racine proto-indo-européenne *stā-, “être debout”, étude que nous avions commencée ce 25 septembre 2016, avec un fauteuil pour (*steh) deux.


Mais bon, ce dimanche est un peu spécial:  nous sommes aujourd'hui le dimanche 13 novembre.

Le 11 novembre 1918 se signait - enfin - l’armistice qui mettait fin à cette guerre effroyable, immonde,  dite “La Grande Guerre”.

Délégations alliée et allemande lors de la signature de l'Armistice
de 1918 (source)


Oh, rassurez-vous, tout progresse: l’Homme est capable de s’améliorer sans cesse.

Ce qui paraissait à l’époque une guerre immonde et humainement inconcevable n’est plus qu’une franche rigolade en comparaison de ce que nous sommes capables de faire à l’heure actuelle.

Et ayons la foi: nos enfants feront encore mieux.

Pessimiste? Peut-être…
Disons que les événements récents, qui tendent à prouver qu’une majorité d’entre nous préfèrent le confort du repli identitaire et nationaliste à la fraternité humaine ne me font pas nécessairement envisager un avenir des plus serein.

Enfin…

En hommage à tous ceux qui sont, comme on dit, morts au champ d’honneur, à tous ceux qui n’avaient en fait pas trop le choix, et qui ont surtout servi de chair à canon.
Que l’on considère maintenant comme des héros, pour se donner bonne conscience…
En hommage à tous ceux-là, donc, je vous parlerai, en ce dimanche, … d’armistice.

Armistice.

Selon le Grand Robert,
Convention conclue entre les belligérants afin de suspendre les hostilités pour une durée déterminée ou indéterminée.

Oui, l’armistice, comme vous le savez, ce n’est qu’une convention destinée à suspendre des hostilités, pas du tout un traité de paix: l’armistice ne met pas officiellement fin à la guerre.




Alain Rey nous apprend que nous avons emprunté le mot au latin médiéval armistitium (1335), composé ...

  • du neutre pluriel arma (“les armes”), et 
  • du verbe sistō, sistēre, qui devait signifier notamment “mettre en place”, “faire se tenir debout”. Ou encore “cesser, arrêter, empêcher”.

Armistitium pourrait donc s’entendre littéralement comme “arrêt des armes”.


Une fois n’est pas coutume…
- c’est du belge: en français de France, on dit simplement “n’est pas coutume” -,
…commençons à nous intéresser à ce sistō, sistēre qui a donné la deuxième partie du mot…

J’en profite: amis Français, pourriez-vous expliquer à votre beau-frère que ce stupide “Tu viens manger des moules / des frites , -  une fois?”, on ne le trouve qu’en France? 
Dans la bouche de Français, disons… - pour ne pas être méchant - peu au fait de la linguistique, et qui, dans leur grande et naïve candeur, s’imaginent ainsi parler belge.
Mais non: cette locution “une fois” est un emprunt au germanique, au flamand “eens”, “une fois, un peu…”. Cette construction s’apparente à l’allemand mal: “donc”.
L’expression est passée, par proximité - ou contamination, si vous voulez - au parler populaire bruxellois. Et non “au belge”! 
Il n’y a vraiment que quelques abrutis euh quelques Français peu férus de linguistique qui s’imaginent que tous les Belges parlent comme ça. Dont votre beau-frère.

Pour donc, à l'avenir, éviter le ridicule à votre beau-frère, expliquez-lui (lentement, et en articulant bien) que ce “une fois”, qui ne s'emploie au demeurant que dans un certain niveau de langue, et parlé par une population bien précise, n’apparaît pratiquement jamais (JAMAIS) en fin de phrase. 

Que nenni, il ne se retrouve pratiquement qu’immédiatement après le verbe conjugué.
Des expressions comme…
"Allez manneke, viens une fois écouter ça”, ou
"Tu peux venir une fois voir?" 
sont effectivement typiques, non pas du belge - ce qui, encore une fois, ne veut pas dire grand-chose, mais bon, tout le monde n’a pas pu faire de longues études -, mais du marollien, ce parler populaire d’un des plus anciens quartiers de Bruxelles, les Marolles.
marché aux puces de la place du Jeu de Balle, dans les Marolles

le quartier des Marolles, dans le centre de Bruxelles


Ce sistō “faire se tenir debout” ressemble très fort à une forme verbale causative, ne trouvez-vous pas?
Oh, rassurez-vous, il n’y a là rien de bien compliqué (je pense même que votre beau-frère pourrait presque le comprendre): une forme causative exprime que le sujet FAIT FAIRE l’action, plutôt que de la faire lui-même.
C’est la forme employée typiquement par le fainéant , ou le glandeur, si vous préférez.


Le latin sistō provenait vraisemblablement d’un proto-italique *sistō, qui lui-même dérivait d’une forme proto-indo-européenne *si-st(ə)-.

Et *si-st(ə)- n’était que le résultat d’une réduplication
(répétition)
d’un radical *st-, (ou st(ə)-, devant une voyelle).


Mais… d’où venait-il, ce radical *st-, mmmh?

Non, pas d'idée? Vraiment?

Il ne s’agissait en fait que du degré zéro (sans voyelle-pivot) de, de, de… OUIIIIIIIII! *sta-.

Eh oui.

C’est cette forme à redoublement que nous retrouvons dans le latin solstitium, celui-là même qui nous a donné, évidemment, solstice.
On en parlait brièvement ici: du passage des ans

C’est elle aussi que l’on retrouve dans exister.
exister, se redresser, transmettre

Ou dans insister, du latin īnsistō, īnsistere, proprement “se poser”, “se placer sur”, et au figuré “s’appliquer à”, “s’attacher à”.

n'insiste pas!


Persister?
Mais oui!
Lui, nous l’avons emprunté du côté de 1321 au latin impérial persistō, ‎persistere: “demeurer ferme dans sa position”, où nous retrouvons le préfixe per- à valeur intensive.




Résister? 
Yess, du latin resistō, ‎resistere, “s’arrêter, se tenir en faisant face”, “faire obstacle à”.




Euh… assister?
Mais oui! Assister est emprunté au latin assistō, ‎assistere, altération de adsistere: “être auprès de quelqu’un, être présent”, puis, par extension, “aider”. 



Et… se désister?
Oui. Du latin dēsistō, ‎dēsistere, “s’abstenir de, renoncer à”, ou encore “s’arrêter, arrêter, mettre un terme”.


Notre subsister est lui un emprunt savant plus tardif (fin du XVème) au latin classique subsistō, ‎subsistere, “s’arrêter, demeurer, résister, tenir bon”, qui a pris en latin médiéval le sens de “rester en vie, durer”…


Notre français consister, lui, nous arrive, comme emprunt, du latin cōnsistō, cōnsistere, “se tenir ensemble”. 


Et OUI, interstice nous vient encore de là! Il nous arrive du latin interstitium: “interstice, intervalle”, entendez “ce qui se trouve entre”.

Les souris, pour la plupart, peuvent se glisser dans un interstice de 6 mm



Pour la prochaine fois - j'entends par là dimanche prochain -, nous nous intéresserons à ce “arma”.
Eh oui, ne l'oublions pas!



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très belle semaine!



Frédéric








Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).





In Flanders fields the poppies blow
Between the crosses, row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.
We are the Dead. Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved and were loved, and now we lie
In Flanders fields.
Take up our quarrel with the foe:
To you from failing hands we throw
The torch; be yours to hold it high.
If ye break faith with us who die
We shall not sleep, though poppies grow
In Flanders fields.


(Dans les champs de Flandre, les coquelicots fleurissent
Entre les croix qui, une rangée après l'autre,
Marquent notre place ; et dans le ciel,
Les alouettes, chantant valeureusement encore, sillonnent,
À peine audibles parmi les canons qui tonnent.

Nous, les morts, il y a quelques jours encore,
Nous vivions, goûtions l'aurore, contemplions les couchers de soleil,
Nous aimions et étions aimés ; aujourd'hui, nous voici gisant
Dans les champs de Flandre.

Reprenez notre combat contre l'ennemi :
À vous, de nos mains tremblantes, nous tendons
le flambeau ; faites-le vôtre et portez-le bien haut.
Si vous nous laissez tomber, nous qui mourons,
Nous ne trouverons jamais le repos, quand bien même les coquelicots fleuriront
Dans les champs de Flandre.)


Vivian Cummings, A Poppy Field, France, vers 1918.
(source)


dimanche 6 novembre 2016

quel contraste, entre le coût constaté de la vie et le discours des politiciens...


article précédent: un article de circonstance...



“L'amour préfère ordinairement les contrastes aux similitudes.”

Honoré de Balzac, in La Muse du département

Balzac,
1799 - 1850 
















Bonjour à toutes et tous!


Encore et toujours, nous retrouvons les dérivés de cette invraisemblable racine proto-indo-européenne *stā-, “être debout”.


Invraisemblable”, car, comme vous avez déjà pu vous en rendre compte, elle nous en a laissé une flopée, de dérivés.
Et on est loin (loin) d’en avoir fait le tour…


Cette série d’articles consacrés à la proto-indo-européenne *stā- avait commencé ce 25 septembre 2016, avec un fauteuil pour (*steh) deux.
Titre de prime abord assez … curieux, double référence, d’une part à un excellent film de John Landis, de 1983, “Un fauteuil pour deux” (“Trading Places”), et de l’autre à la forme la plus ancienne de *stā- que nous avons pu reconstruire: *steh2, ce h2 renvoyant à une laryngale particulière.

Trading Places,  Dan Aykroyd et Eddie Murphy

Je prépare une rubrique dédiée à la théorie linguistique, aux aspects plus techniques de l’indo-européen. Elle sortira un jour, mais comme vous le savez peut-être déjà, je ne peux plus consacrer beaucoup de temps à mon cher blog.

D’ici là, je vous renvoie à cet article où je reparlais de la théorie des laryngales, si chère aux “(proto-)indo-européanistes”:
Un coup de souvláki et on se retrouve avec des points de suture. C'est cousu de fil blanc.


La semaine dernière, nous en étions restés à des dérivés français de *stā- via le latin stō, stāre, “se dresser”, “être debout”, tels que arrêter, constant, circonstance, (peut-être) étancher, ou … rester.

- Et maintenant, tu vas nous parler de l’anglais “to rest”, “se reposer”, “rester, demeurer”, qui vient évidemment du français, et par l’anglo-normand, comme d’hab.!
- Mais euh, non. Je n’avais pas du tout l’intention d’en parler…

Mais bon, si vous insistez…

Les choses sont en réalité un peu plus complexes…

Sachez déjà que l’anglais rest peut vouloir dire plusieurs choses.

Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, que tout bon dictionnaire d’anglais fait suivre le mot d’un chiffre.
L’Oxford English Dictionary nous assène TROIS “rest”: rest1, rest2, et , et ?? OUI, rest3. Bravo. Pas mal pour un dimanche matin.
  1. rest1 correspond à repos / se reposer,
  2. rest2 à arrêter, s’arrêter (tombé en désuétude, ou utilisé régionalement)
  3. rest3 à rester (“rester après”), au reste (d’une division par exemple).

En tant que substantif, dans son acception de “repos”, et en tant que verbe, dans son acception de “se reposer”, l’anglais rest (rest1, donc) NE PROVIENT PAS du latin stō, stāre, et encore moins, forcément, du français rester.

Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: le lien entre le français rester et l’anglais rest se meurt, le lien entre le français rester et l’anglais rest est mort!

Vous aurez reconnu la prose très légèrement remaniée (oh, à peine) de ce bon Jacques-Bénigne Bossuet, Évêque et Aigle de Meaux de son état, qui débarque parfois en plein milieu du blog pour manifester sa profonde stupeur devant des faux-amis étymologiques.

Jacques-Bénigne Bossuet,
1627 - 1704

Oui, il me rend parfois visite.
Sans être exhaustif, je sais qu’il est venu ici, et
credo
et cetera, et cetera.

Quand je dis “ce bon”, c’est une façon de parler, hein. 
Sacré Jacques-Bénigne, va: encore un bon chrétien qui était tellement persuadé de détenir la vérité qu’il persécutait tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. 
Mais attention, il le faisait quand même pour la gloire et l’amour du Christ

C’est dingue, non?

Je ne parle pas de l’attitude de Bossuet, qui n’a vraiment rien d’étonnant, hélas, et que l'on retrouve maintenant dans le comportement d'autres intégristes, plutôt barbus, et nettement moins cultivés.



Non, je parle de l’anglais rest (1).

Cet anglais rest, mes amis, provient non pas donc du français rester, héritier du latin restāre, mais bien,
par le vieil anglais rest, ræst,
du proto-germanique *rastō, “repos”.

berger allemand somnolant, ou repos germanique

Pour Guus Kroonen, il faudrait plutôt entendre ce *rastō comme “intervalle”. Entendons la pause dans une activité.

Le mot, en tout cas, se retrouve dans pratiquement toutes les langues germaniques ; citons…:
  • le scots rest,
  • le frison oriental (saterlandais) Räst,
  • le néerlandais rust,
  • l’allemand Rast

Et puis, par le…. OUIIIIII! vieux norois rǫst, il a aussi donné…
  • l’islandais röst,
  • le norvégien rest,
  • le suédois rast, ou enfin
  • le danois rast.

Rǫst le vieux Norois

On fait même remonter ce *rastō proto-germanique à une racine proto-indo-européenne *ros-, *res- (*erə-, *rē- chez Pokorny, *rēsō- pour Kroonen...), que l’on retrouverait alors, par exemple, dans...
  • l’albanais resht (arrêter), 
  • le moyen gallois et le gallois araf (calme, tranquille…) - notez quand même que Ranko Matasovic n'en est pas plus sûr que ça -, 
  • le lituanien rovà ‎(“calme”)
  • les grecs anciens ἐρωή, ‎erōḗ (du moins dans son acception de “repos”) et ἔρημος, érēmos, seul, déserté (dans le calme), mais aussi 
  • les avestiques airime, “calmeen paix” et rāman-, “tranquilité”, ou encore
  • les sanskrits रमते, ‎ramate, “il reste tranquilleil se calme” et रात्रि, rAtri“nuit” (“là où tout est calme”).

Pour ce qui est du… reste des acceptions de l’anglais rest, à présent:

Bah, je ne m’étendrai pas sur rest2 dans la mesure où il n’est plus utilisé que très spécifiquement, mais oui, il provient, pour certains de ses sens du moins, du français rester.

Quant à rest3, il provient aussi de plusieurs sources, dont le latin restāre et le français rester.



Bon, on poursuit?

Je nous avais fait partir vers le nord, germanique, redescendons à présent vers le sud, au cœur du monde latin.

Nous avions un mot, en vieux et en moyen français, dont le sens s'apparentait à celui de résister: “contrester”.

Le mot était issu du composé bas latin contra (“contre”)stāre (évidemment, “se tenir”), contrastāre signifiant s’opposer.

Il se fait que ce même bas latin contrastāre avait donné l’italien contrastare, “contredire, contester”.
Sans lequel on se demande comment certains Italiens auraient pu survivre...



Au XVIème siècle, où l’influence de la culture italienne était plus que tangible dans toute l’Europe de la Renaissance, le mot moyen français contrester subira une réfection...
- un retour au mot-source, à l’étymon de départ (ici, le latin contrastāre, pour les moins-bien-comprenants) -,
...bigrement influencé par l’italien contrastare qu’il était.

Bien sûr, vous l’avez évidemment compris, le mot est devenu, tout simplement… contraster.

Au XVIème, le mot prendra le sens fort de “lutter contre”, pour s’affaiblir au XVIIème, où il signifiera désormais “s’opposer d’une manière tranchée”, toujours vraisemblablement influencé par l’emploi du mot italien en peinture.

Le Souper à Emmaüs, 1606,
Le Caravage


Vous en souvenez-vous? Dimanche dernier, nous avions parlé du français constant, dérivé du latin cōnstō, cōnstāre (con- ‎“avec, ensemble” +‎ stō , “être debout”).

Cōnstāre pouvait signifier plein de choses: être ferme, en bon état, persévérer, être d’accord …

Dans un emploi impersonnel, à la troisième personne du singulier, on pouvait le rencontrer dans le sens de “être certain, être constaté, reconnu” (“il est certain”, “il est constaté que”…)

Eh! À la troisième personne du singulier de l’indicatif présent, cōnstāre donnait… cōnstat.
Si vous voyez où je veux en venir…

Sur cōnstat, nous avons créé… constater.
notamment:
Établir par expérience directe la vérité, la réalité de; se rendre compte de.
Apercevoir, enregistrer, éprouver, établir, noter, observer, reconnaître, remarquer, sentir, voir.
Constater un fait, la réalité d'un fait. Constater une erreur.

Ce n’est pas pour rien que cōnstat est précisément passé du latin au français par l’expression juridique “il conste que” (“il  est constaté que”).

constat à l'amiable


Mais revenons, voulez-vous, à notre latin cōnstō, cōnstāre

Dans son sens de “être ferme”, que l’on on pourrait également interpréter par “se tenir ferme”, se tenir fixé, le mot pouvait s'entendre comme se tenir, être à tel prix: coûter.

Oui, cōnstāre s’employait également dans le sens de … coûter.


Le vieux français en a fait,
via le latin médiéval costare, coster,
... couster.

De là, forcément, notre français coûter, et aussi l’anglais cost.
Bien dérivé du vieux français, cette fois.



Bon ben voilà, on en restera là pour ce dimanche...

Chères lectrices, chers lecteurs, je vous remercie de me suivre, vraiment! Si si.

Et je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!





Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Pour nous quitter, un peu de musique italienne de la Renaissance, évidemment.
CRUMHORN CONSORT - Al Milanese Castell´Arquato Manuscript
Ils jouent franchement tous bien, mais le barbu sort du lot.




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