- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 27 décembre 2015

Oui, il était passé chez Pivot pour son "apologie de l'apothicaire"...






C'était au temps où Bruxelles rêvait 
C'était au temps du cinéma muet 
C'était au temps où Bruxelles chantait 
C'était au temps où Bruxelles bruxellait

Place de Broukère, on voyait des vitrines
Avec des hommes, des femmes en crinoline
Place de Broukère, on voyait l'omnibus
Avec des femmes, des messieurs en gibus

Et sur l'impériale,
Le coeur dans les étoiles,
Il y avait mon grand-père,
Il y avait ma grand-mère

Il était militaire,
Elle était fonctionnaire,
Il pensait pas, elle pensait rien,
Et on voudrait que je sois malin

(…)

Jacques Brel (ou alors Stromae?? Je les confonds toujours), “Bruxelles








Bonjour à toutes et tous!


Vous avez passé un bon Noël? Familial, festif, et/ou spirituel?
Je vous le souhaite de tout coeur, en tout cas.


Mais on n’est pas là pour causer.

Au boulot:

Dimanche dernier, nous découvrions que notre français poste (la poste, ou le poste) provenait, par l’italien porre, du latin pōnō, pōnere, “appliquer, mettre, poser…”.

Et que, surtout, c’est d’une racine proto-indo-européenne que provenait le pōnō latin:

*apo-


Cette délicieuse *apo- exprimait la notion d’éloignement: hors de, au loin

Et surtout, elle se retrouve dans à peu près tous les groupes linguistiques indo-européens: depuis les langues indiques jusqu’aux germaniques, en passant par les langues iraniennes, l’albanais, le grec, le groupe balto-slave, ou les italiques et romanes.


Nous retrouvons déjà notre *apo- en anglais.

Dans l’anglais… off.

Préposition/adjectif/adverbe qui véhicule l’idée d’absence, d’éloignement…

Off est partout!

I’m off smoking (je ne fume plus, ou soi-disant),
off Baker Street: juste à côté de Baker Street, ça donne sur Baker Street…
He fell off the wall: Il est tombé du mur. Yes. Ici, off signifie simplement “de” (“depuis”).

C’est ce même off que l’on retrouve dans l’artistico-branché alternativo-théatro-vivant "Avignon Le Off".

Et si en plus, c'est un éco-festival, ça confine à la offitude
suprême

Mais l’anglais off, figurez-vous, n’est qu’une simple variante de l’anglais… of.

Hé oui! À l’origine, un seul et même mot vieil anglais æf.

La graphie off (avec deux f, donc) ne commence vraiment à être utilisée qu’à partir du XVème, pour la version accentuée du mot (dans un emploi d’adverbe, par exemple).

Of, non-accentué, se prononçait plutôt /ov/, alors que le redoublement à la fin de off signifiait qu’on insistait dans ce cas sur le f, pour faire un beau et bien sonnant /oFF/.

Notez que la version non-accentuée avait même tendance à se réduire à o (devant une consonne).

D’où ces expressions, reliquats d’un lointain passé, comme o'clock, Jack-o'-lantern, ou John o'Groats…


(source)

Jack-o'-lanterns


John o'Groats? Un petit village tout là-haut, dans le nord-est de l’Ecosse, dans la paroisse de Caithness.
En gaélique, Taigh Iain Ghròt.

La dernière maison de John o'Groats avant la mer

Vous y trouverez un ferry pour vous amener jusqu’au petit port de Burwick, sur l’ile de South Ronaldsay, dans l’archipel des Orcades (Orkney Islands).

le ferry en question

en bleu, et quelque part dans le haut de la carte, la petite traversée de
John o'Groats vers Burwick


Soit dit en passant, si jamais vous … passez par là, que vous allez sur les Orcades, vous DEVEZ essayer les coquilles Saint-Jacques chez The Creel, un tout petit restaurant en bord de mer (littéralement), dans le petit port de St Margaret's Hope.

Bon, il semblerait que le restaurant ait changé de propriétaire, mais il y a quelques années, je peux vous assurer qu’ils vous préparaient probablement les meilleures coquilles Saint-Jacques du monde!

The Creel, St Margaret's Hope


Mais je m’égare… John o'Groats:

Le nom provient du, du… Allez! On est dans le grand nord de l'Écosse, tout près de la Norvège...
Eh ben non, raté, pas de vieux norois cette fois-ci, désolé. 
Non, vous ne le croirez pas, mais le nom provient du … néerlandais!

Il s’agit tout simplement du patronyme d’un Hollandais, Jan de Groote, “Jean le Grand”, qui fut le premier à installer à cet endroit un service de ferry!

Alors que James IV d’Écosse venait d'acquérir les Orcades à la Norvège, au XVème siècle.

“o’Groats” se traduirait littéralement par “du Grand”
(avec un r, s'il vous plaît, soyez poli. Ce n'était pas “o’Gloats” ).

Et les habitants de John o'Groats s’appellent les Groaters, lit.les du Grand”. Toujours avec un r.

Linguistiquement, sachez encore que l’on retrouve John o'Groats dans l’expression so british 
“Land's End to John o'Groats”, 
qui pourrait se traduire par “de part en part, d'un côté à l'autre, d'un bout à l'autre de…”.
Les Américains diraient “Coast to coast”.

Oui, car entre Land's End, tout à fait dans le sud-ouest des Cornouailles, et John o’groats, tout à fait dans le nord-est de l’Écosse, vous avez toute l’étendue de la Grande-Bretagne.

La distance, entre ces deux points? 970 km à vol d’oiseau, et plus ou moins 1300 ou 1400 km par la route…

Land's End to John o'Groats


Ah oui, encore un truc!
Le chef-lieu de la paroisse de Caithness, c’est Wick.

Et si vous recherchez une formidable distillerie, peut-être pas la plus pittoresque, mais combien accueillantechaleureuse, et produisant un whisky de très grande qualité (curieusement un peu méconnu), c’est là que vous pouvez la trouver: Old Pulteney.



À la distillerie, vous pouvez même embouteiller votre whisky, au sortir du fût!



Of, et donc forcément off, provenaient, par le vieil anglais æf, du germanique *af-.

On en trouve des cognats dans toutes les langues germaniques, ‘y’a qu’à se pencher pour les ramasser:

  • le vieux frison af,
  • le moyen néerlandais et le néerlandais af,
  • le vieux saxon af,
  • le vieux haut-allemand aba, abe, ab, 
  • l’allemand ab, 
  • le (oui!!!!) vieux norois af, dont découleront…
  • le vieil islandais et l'islandais af, 
  • le danois af
  • le norvégien av
  • le suédois af, av
  • le danois af

Tiens, une question comme ça..., connaissez-vous le norne? 

Si oui, soit vous êtes un linguiste, un germaniste, soit vous n’êtes pas tout à fait normal (l’un n’empêchant pas l’autre, je ne citerai pas de nom).

Le norne est une langue scandinave, hélas morte, que l’on parlait jadis dans les Shetland et les Orcades, et aussi dans la paroisse de… Caithness (allons, on s’accroche).

Après la restitution des deux archipels à l'Écosse par la Norvège
(au XVème, James IV. Oui, toujours là? On s'applique...), 
l'usage du norne a été entravé par le gouvernement écossais et par l'Église d'Écosse.
Le norne cèdera alors progressivement la place au scots.

Tout ça pour vous dire qu’en norne, on trouvait le cognat ov.


Et si maintenant je vous parle de Malå, Dorotea, Bjurholm, ou Vännäs, vous allez vraisemblablement me demander s’il faut, pour les acheter, contacter un vendeur (étiquette jaune), ou alors si vous pouvez vous-mêmes les retirer en libre-service (étiquette rouge).

    

Et là, je ne saurai que répondre…

Car voyez-vous - et si VRAIMENT vous tenez à le savoir
- ce qui tendrait à prouver que vous faites quand même partie d’au moins une des trois populations que je mentionnais ci-dessus, au sujet du norne
Malå, Dorotea, Bjurholm et Vännäs sont quelques-unes des quinze communes formant la Botnie occidentale. 

Non, pas Herzégovine, la Botnie: oc-ci-den-ta-le.

Région du nord de la Suède. Appelée aussi comté de Västerbotten, ou Västerbottens Län en suédois.

La Botnie occidentale, et sa localisation en Suède


Eh bien, en Botnie occidentale, on dit áf.

(et c’est d’ailleurs à peu près tout ce qu’on y dit, je crois ; les autochtones ayant compris depuis longtemps qu’il suffit d’un mot et d’une bonne intonation pour se faire comprendre en toutes occasions:

  • áf: ‘fait froid ici.
  • ááááf: ‘tain je me les gèle.
  • áfff: c’est pas un renne, ça?
  • áááááff: ah, ça fait du bien un bon feu.

et ainsi de suite.)



Et pour les mauvaises langues qui colporteraient des ragots du style
mais ça alors, on est en fin d’année et il ne consacre même pas un dimanche indo-européen à la Noël, ou au Nouvel An”, 
sachez que la Botnie occidentale inclut une partie de la Laponie suédoise.

Hé oui!
Là d’où vient le Père Noël! 

Et toc.

le voilà!
áf, ááááf, áfff


A Bruxelles, au temps où Bruxelles bruxellait (ou en tout cas quelques décennies après), les tramways (les trams!) qui circulaient dans les rues étaient alimentés par une perche qui glissait le long d’un câble électrique aérien.

... comme ici, sur un tram à Alger


Il y avait, à bord du tram, le conducteur, dit "le wattman" (ouatmann, pas vat-ment), et le receveur.
Qui s’occupait lui des passagers, récoltait l’argent, leur fournissait les billets, ou descendait du tram pour opérer manuellement les aiguillages.

Mais parfois, la perche, appelée aussi la flèche, se déconnectait du câble.
Alors, le wattman criait au receveur, en bruxellois:
« Jef, de flèch is af! » 
(« Jef, la flèche est tombée! »), pour que ce brave receveur aille, muni d’une gaffe, tenter de reconnecter cette flèche, pour qu'enfin le tram puisse repartir.

Oui, ce af bruxellois est toujours un lointain dérivé de notre *apo- indo-européenne!


Restons dans les langues germaniques… (Car le bruxellois, ou plutôt le brusseleer, parler populaire de Bruxelles, est issu du brabançon, dialecte du néerlandais, même s’il reprend de nombreux mots français).

En anglais, provenant de notre *apo-, via le proto-germanique *af-, nous avons ebb.
Le reflux. Du vieil anglais ebba, marée basse. Ce moment où la mer s’éloigne du rivage…

marée basse


À partir de ce vieux haut-allemand aba que je mentionnais un peu plus haut, l’allemand a créé le composé Ab-laut: “le son en-dehors”.

En français, alternance vocalique.

Quand je vous parle du timbre ou du degré zéro d’une racine proto-indo-européenne, de son degré o, de sa forme allongée (degré long), ou de sa forme de base (degré plein), je ne fais que citer les formes de la racine selon le système proto-indo-européen d’alternance vocalique.


Un quasi-synonyme de ablaut, en bon français, ce serait apophonie, apo-phonie, calque parfait de ab-laut!

En linguistique, l’apophonie est la modification phonétique du timbre d'une voyelle dans un mot.

Comme nous le rappelle le Wiktionary,
"L'apophonie a joué un grand rôle en latin ; elle explique que de con + facio, forme composée du verbe faciofaire » d'où notre faire), on passe à conficio (d'où confire), par apophonie de /a/ en /i/ en syllabe ouverte, tandis que le participe passé passif est confectus (d'où confection), où l'apophonie se fait de /a/ vers /e/ en syllabe fermée."

Ce préfixe apo- nous vient du grec ancien, où il marquait l’idée de mettre dehors, éloigner, repousser, s’opposer.

Nous lui devons (notamment), outre, forcément, apophonie, apogée!

Originellement, point où un astre se trouve à sa plus grande distance de la terre. (Où il en est le plus éloigné.)
Du latin apogeus, tiré du grec ancien ἀπό-γειος, apo-geioséloigné de la terre »).



Apostrophe!

Figure de rhétorique où l’orateur se détournant du juge, se tourne vers l’adversaire et l’interpelle.

Du grec ancien ἀποστροφή, apostrophêaction de se détourner »), où le grec ancien στροφή, strophế désigne … ben… la strophe.


Bernad Pivot, sur le plateau d'Apostrophes



Apologie!

À l’origine, le verbe ἀπολέγω, décliner, refuser, 
composé de ἀπό, apóloin ») et de λέγω, légôchoisir », « dire »).

Son déverbal, ἀπόλογος, apólogos, signifie défense (aussi dans le sens de narration).

Sur ἀπόλογος, apólogos, se composera ἀπολογία, apología: “défense, justification”

C’est sur lui que nous avons créé apologie, par son calque latin apologia, de même sens.

Et c’est évidemment sur notre français apologie que l’anglais a créé apology, les excuses.


Apothéose? 
Mais oui, du latin apotheosis, copie conforme (au point qu’elle en devient gênante) du grec ancien ἀποθέωσις, apothéôsis, “déification” (ἀπό, apó + θεός, theós, “dieu”).

Au sens propre, apotheosis correspond au passage du statut d'être humain à celui de divinité (ce par quoi tout bon empereur romain qui se respectait, passait).

Le futur dieu devait s'éloigner de la condition humaine pour gagner le ciel.

L'Apothéose de Napoléon III, Guillaume Alphonse Cabasson


Apôtre.

Eh oui, du latin ecclésiastique apostolus, platement emprunté au grec ancien ἀπόστολος, apóstolosenvoyé »),
du verbe ἀποστέλλω, apostéllôenvoyer au loin »): ἀπο, apó + στέλλω, stéllô, “envoyer, faire partir…”.
On retrouve remarquablement bien le grec de départ dans le mot qui définit la fonction de l’apôtre: apostolat.

En cette période de l'année proche du solstice d'hiver,
l'Apôtre Jean est particulièrement bien à sa place.
Difficile d'évoquer saint Jean sans penser à ...


L'Apocalypse!

Du latin ecclésiastique apocalypsisrévélation »), lui même emprunté au grec ancien ἀποκάλυψις, apokálupsis (littéralement « action de découvrir »).

ἀποκάλυψις, apokálupsis provenait du verbe grec καλύπτω, kalúptôcacher »), précédé de notre ἀπό, ápó, ici marquant plus la privation que la séparation.

Littéralement donc « [chose] dé-cachée », ce qui était caché, et qui est maintenant révélé...

Les sept Eglises d'Asie, Tapisserie de l'Apocalypse, Angers (source)


Apostasie. Toujours considérée comme un crime dans certaines parties du monde, et punissable de mort.

Le monde est parfois immonde.
Abandon public d’une religion pour une autre. Ou encore action de tout prêtre ou religieux qui renonce à ses vœux et à son habit.
Du latin apostasia, repris du grec ancien ἀπόστασις, apostasis, « se tenir loin de », composé de ἀπό, ápó (« loin de »), et de στάσις « action de se tenir ».



Allez, encore quelques dérivés français de notre grec apó
(oui bon, je vous le fais, mais vraiment, on n’a pas le même sens de l’humour: “chez les mots grecs, il y a des mots grecs apó, et des mots grecs pas apó”)

Apothicaire!

Oui,  emprunté au latin tardif apothecarius, basé sur le latin apothecamagasin, entrepôt »),
lui-même issu du grec ancien ἀποθήκη, apothēkēentrepôt »),
dérivé de ἀποτίθημι, apotithēmi (« mettre de côté »),
composé de ἀπό, apode côté ») et de τίθημι, tithēmimettre »)

chez l'apothicaire


Apoplexie:
En médecine, arrêt brusque, plus ou moins complet, des fonctions cérébrales, accompagné de la perte entière ou partielle de la connaissance et du mouvement. 
On parlerait plutôt, maintenant, de congestion cérébrale.

Du latin apoplexia - vous le savez déjà: vile copie du grec ancien ἀποπληξια, apoplēxía.

Du verbe ἀποπλήσσειν, apoplḗssein, “être rendu infirme, paralysé par une attaque (un coup)”, composé de ἀπό, apó (mais ici dans le sens de “de, à partir de”) et de πλήσσειν, ‎plḗssein, “frapper”.



Apocope:
le retranchement de la fin d’un mot. 
Provient, par le latin, évidemment,
du grec ancien ἀποκοπή, apokopècoupure »),
dérivé de ἀποκόπτω, apokoptôdétacher en coupant »),
où l’on retrouve notre préfixe ἀπό- (marquant la séparation), et
κόπτω, koptôcouper »).

Une apocope?
Tram, pour tramway.


Ne confondons pas:

Robocop
Tramway -> tram: apocope


Aphorisme!
Courte phrase exprimant un principe ou un concept de pensée.
Via le latin aphorismus, emprunt au grec αφορισμός, aphorismós, marquant la séparation.
Formé lui-même de notre ὰπο, apo-,
suivi du verbe ὁριζω, horidzôdélimiter », « définir »)



… Et nous n’en avons vraiment pas fini, avec notre sympathique et proto-indo-européenne *apo-.

La suite, ce sera pour dimanche prochain!




Je vous souhaite, à toutes et tous, un beau réveillon, 

et surtout, surtout, surtout, 

je vous souhaite une très belle année 2016, 

sereine, heureuse, qui vous verra grandir, vous aidera à devenir ce que vous êtes vraiment!



Merci encore de me lire!



Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, 
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Frédéric



Un petit Couperin, pour la route? (humour dévastateur: François Couperin (1668-1733) était surnommé "le Grand").


Le Parnasse ou l'apothéose de Corelli, 1724 


dimanche 20 décembre 2015

Se faire la malle de Bergame à Bombay...


article précédent: la fin du cauchemar



Quand vous venez d'ailleurs, vous voyez des choses que ceux qui sont plus familiers avec l'environnement ne remarquent plus.

Louis Malle, 1932  - 1995 (déjà!)

Louis Malle

















Bonjour à toutes et tous!

Aujourd’hui, nous nous intéresserons à une racine proto-indo-européenne qui, du moins selon Pokorny et Watkins, aurait désigné très précisément un sac en peau, une sacoche de cuir…!


*molko-





Cette racine *molko- aurait été à l’origine du proto-germanique *malhō-, sensiblement de même sens.
(Et tout le monde s'accorde sur cette racine germanique *malhō-, c'est déjà ça.)

Alors, en quoi *molko-, puis *malhō-, peuvent-elles nous intéresser, me direz-vous?


Eh bien, sachez que sur le germanique *malhō- s’est construit le francique *mahla-
(que l’on reconstitue à partir de l’ancien haut allemand mal(a)ha, “besace, sacoche”, et du moyen néerlandais male “sac de voyage, coffre”, ou même “ventre d’un animal”).

Vous le savez, si je vous parle de francique, c’est rarement gratuit: on peut supposer que le mot en question se retrouvera en ... français!

Et dites-moi, vous l’avez deviné, mmmh, ce mot français dérivé du francique *mahla-?

Hein, hein?

Mais oui, malle!

Même si le mot désigne en français moderne un coffre (en bois, en cuir, en osier…) destiné à contenir les effets qu'on emporte en voyage, à l’origine il désignait bien un sac de cuir.

malle


Le mot est passé du francique au français au XIème siècle, sous la forme male.
Vers 1200, on commencera à l’écrire sous la forme que nous lui connaissons: malle.

C’est un mot qui fait rêver, non?

Qui évoque irrésistiblement le départ, le voyage, les paquebots, les traversées transatlantiques

chargement des malles cabine


Au XVIème siècle, malle recevra un sens spécialisé: celui de valise du courrier.

Dorénavant, les bateaux qui transportaient le courrier s’appelleront par métonymie - mais aussi par tous ceux qui le voulaient bien - des malles.

D’où la malle d’Ostende, qui emportait le courrier vers l’Angleterre…

(source)


Ou la célèbre malle des Indes!

Ça ne vous fait pas rêver, ça?? Oh moi, si!

La malle des Indes, de la grande époque, comme si vous y étiez:

Le courrier était acheminé par voiture à chevaux depuis la poste de Londres jusqu’au port.
(oui, le port de Londres! Les West India Docks, ça ne vous dit rien?)

West India Docks (source)

le SS Ranchi, en route sur la Tamise

Il (le courrier, on suit) était alors embarqué à bord d’un bateau qui partirait pour les Indes occidentales par la route du Cap de Bonne-Espérance.

en rouge, la route par le cap de Bonne-Espérance


Il arriverait à Bombay (à présent Mumbai) entre 90 et 120 jours plus tard…

le port de Bombay, vers 1900


Mais bon, le courrier se transportait aussi par voie terrestre, par voiture à chevaux, sur de très long trajets.

Vous le savez: pour acheminer le courrier rapidement sur de longues distances, on disposait très intelligemment des relais (écuries/auberge) tout au long du chemin, à intervalles plus ou moins réguliers, d’au maximum 20 de nos kilomètres.

Dans ces relais, on pouvait changer d’équipage: troquer les chevaux fatigués - que l’on mettait au repos à l’écurie - pour des chevaux tout frais. Et on repartait!

ancien relais de poste de Jussey

Ce système si simple et tellement ingénieux permettait à une lettre de parcourir 400 km en 24 heures. Pas mal, non?

Ce sont apparemment les Italiens, ou plutôt les Lombards, qui ont imaginé ce système de réseau.

Ce qui est sûr, c’est qu’à la fin du XIIIème, la famille Tasso, originaire de la province de Bergame, va opérer un service de courrier entre plusieurs villes de Lombardie.

Un siècle plus tard, elle participera à la création - et à la direction, tant qu'à faire - de la Compagnia dei Corrieri della Serenissima (Compagnie des Courriers de la Sérénissime) à Venise.

On peut le dire: ils venaient d’inventer la poste, du moins en Europe.

Plus tard, cette famille, une fois anoblie en della Torre e Tasso, changera son nom en Thurn und Taxis. Francisé en Tour et Taxis.

On les comprend, tasso c'est le blaireau.

... d'où l'animal au milieu du blason
familial


feu Johannes, prince von Thurn und Taxis, 11ème du nom, avec son
épouse, la sémillante et exubérante Gloria.
Selon l'anecdote, la photo fut prise au moment où ce p(r)ince-sans-rire de
Johannes demande à Gloria si "elle veut faire un tour en taxi", ce qui la
fait évidemment hurler de rire.

On les connaît bien à Bruxelles, les Thurn und Taxis!
Ou plutôt, on connaît bien leur nom, la famille ayant laissé une empreinte toujours bien présente...

Tour et Taxis, c'est un ancien site industriel, remarquablement rénové et réaffecté...

Le complexe se situe sur des terrains ayant jadis appartenu à l'illustre famille, qui organisera les postes pendant deux siècles dans toute l'Europe depuis Bruxelles (elle déménagera ensuite vers Francfort-sur-le-Main, en 1704).

Le nom de Thurn und Tassis, francisé en Tour & Taxis, désignait une petite rue qui traversait ces terrains.

Et c'est tout près de chez moi!
À Laeken, juste à la limite de Molenbèque (pour me f. une nouvelle fois de la balle des journalistes français, et de leur prononciation parisiano-centrique). 
Vous n'imaginez pas à quel point cette prononciation très pointueuaaah nous apparaît arrogante (et ridicule), à nous Belges... Molenbeek, c'est pas Molenbèqueuh. Pas vraiment. 

Tours & Taxis, Bruxelles


Et puis, dans l'église Notre-Dame du Sablon se trouve la chapelle sépulcrale des Tours et Taxis.

Devant la porte de cette chapelle, je ressens toujours un curieux - et très déplaisant - malaise. Qui me fait fuir l'endroit.

Rester devant cette porte me glace le sang.
Ne me demandez pas pourquoi, ni comment. Mais faites le test, vous verrez bien.

C'est là, pile devant


Mais donc - pour en revenir à nos relais -, le principe mis en œuvre par la famille Tasso, génial et élémentaire, était de disposer des relais, de mettre des chevaux - et du personnel - à disposition.

En italien, “porre: placer, poser.

La place destinée à recevoir un cheval dans l’écurie, c’était la posta (participe passé féminin substantivé de porre).

Eh oui! Par extension, la posta désignera le relais en lui-même.

Et puis, tout le réseau des relais

Le mot est passé pratiquement tel quel en français, au XVème…

Nous utilisons toujours le terme poste, mais nous avons oublié le postillon de relais, l’ancêtre de l’employé de poste!

Son travail a évolué au fil du temps, mais il pouvait par exemple accompagner les voyageurs jusqu’au relais suivant, puis ramener les chevaux tranquillement au relais de base, au pas, après un bon repos à l'écurie.

le retour du postillon, mais ici visiblement au trot


Et... euh... le postillon, ces gouttelettes de salive que l’on projette en parlant? Un rapport?
Pfff, ptêt, pas sûr...

Alain Rey émet trois propositions:

  • On pourrait le rapprocher du même sémantisme: ce qui déplace en avant, ce qui précède (la salive précédant les paroles).
  • Ou alors, le mot ferait allusion au certain .... disons... manque de raffinement des postillons de l'époque...
  • Ou pourrait même faire allusion à une boulette de pain contenant un message...

Allez savoir!


Ah oui! je dois quand même vous le dire, LE poste (l’emplacement, l’emploi assigné à quelqu’un…) nous vient lui de l’italien posto, le masculin substantivé du participe passé de ce même porre.

Vers la fin du XIXème, on utilisera le terme poste, au masculin, pour désigner un emplacement aménagé pour recevoir un ensemble d’appareils, de dispositifs.

Ainsi, en marine, le poste d’amarrage.



Par métonymie, l’ensemble de ces appareils, ou UN appareil.
Un poste téléphonique, de radio, ou de télévision…

... comme ici



Mais revenons à LA poste

Le véhicule à chevaux utilisé pour le transport du courrier, à l'époque de Louis XV et de Louis XVI, c’était la malle-charrette.

Une charrette, donc, sans suspension, à deux roues.

malle-charette

Plus tard, on la perfectionnera, pour lui permettre de transporter également quelques voyageurs
On l’appellera alors, fin du XVIIIème, la ... malle-poste…



Elle est forcément plus lourde que la malle-charette, fermée cette fois, et à quatre roues, et aussi tirée par plus de chevaux.
Et surtout, elle est suspendue sur des ressorts.


La “malle-poste”!

Ce mot résume tout!

Nous avons gardé le deuxième terme du composé (“poste”, on est d’accord?) pour le service d’acheminement du courrier, alors que de l’autre côté de la Manche, on en a gardé le premier terme, transformé en … mail!

Car l’anglais mail, "courrier", avec lequel nous avons tellement de mal en français
(beurk beurk beurk, un anglicisme!)
n’est qu’un emprunt à ce vieux français male, via l’anglo-normand male, maele, meole.




Et notre racine *molko- se retrouve peut-être aussi en grec!
Mais on n’en est pas plus sûr que ça.
En grec hellénique, pour tout vous dire, où μολγός, moluos désigne le sac de cuir.

Mais alors, d’où sort ce γ, et pourquoi donc l’accent est-il ici sur le deuxième ό, alors que la racine proto-indo-européenne le porte sur le premier ("*mólko-")?

C’est ce qui fait dire à certains que l’étymologie du mot grec n’est pas indo-européenne.

Gasp! Ce qui remettrait aussi en question la racine *molko- en tant que telle!


Car si on ne la retrouve que dans un seul groupe linguistique, en l’occurrence le groupe germanique, on peut difficilement la qualifier de proto-indo-européenne, ne trouvez-vous pas?

Et allons même un peu plus loin: dans ce cas, a-t-elle réellement existé?

Car le proto-germanique *malhō- n'est qu'une forme reconstruite, non attestée, et c'est sur ce proto-germanique que l'on reconstruit à son tour le proto-indo-européen *molko-, encore moins attesté...

Mais pour d’autres linguistes, ce γ serait la trace d’un emprunt à d'autres langues indo-européennes:
  • au thrace (ah c'est malin) ou 
  • à l’illyrien, ce qui n’est quand même pas rien.
(Tant le thrace que l'illyrien sont des langues dites - même si ce n'est pas très gentil - paléo-balkaniques, car parlées durant l’antiquité dans les Balkans et les régions limitrophes. C'est de ces langues que provient l'albanais moderne, la seule langue du groupe qui ne soit pas éteinte.)  



Pour d'autres, encore, ce γ serait la trace d'un emprunt à une langue pré-indo-européenne.
Ouais, le fameux substrat

Mais tout ça, sans aucune preuve, sans aucune certitude

Donc: à vous de choisir!



Tiens, et l’italien porre, il venait d’où?

Du latin. Pōnō, pōnere. “appliquer, mettre, poser…”

Et… ??  Mais encore??

Mais OUI!
Pōnō provenait d’une racine proto-indo-européenne:

*apo-. 

Qui exprimait la notion d’éloignement

Surprenant, non?


Ce sera le thème de notre prochain dimanche!

Car on lui doit une ch... euh une flopée de dérivés, à *apo-



Passez un EXCELLENT dimanche!
Et une TRÈS BELLE semaine!

On se revoit dimanche prochain? Hein oui!?



Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, 
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)


Frédéric



Les Amants, Louis Malle, 1958
Jeanne Moreau - quelle présence!

En toile de fond, le deuxième mouvement du sextuor
à cordes no 1 en si bémol majeur, opus 18, de Brahms
(même si ce mouvement, Andante ma moderato,
est en ré mineur)


dimanche 13 décembre 2015

la fin du cauchemar





Une blonde va chez le psychanalyste et lui raconte:

"Voilà docteur, toute les nuits je fais ce même rêve:
Je suis devant une grande porte et je la pousse, je la pousse, de toutes mes forces, encore et encore, et elle ne s'ouvre jamais."

“Tiens… Et cette porte, vous rappelle-t-elle quelque chose?”

“Non, c’est simplement une grande porte, très haute, massive, en bois… ”

“Et il n’y rien de particulier à cette porte? Un détail, une inscription… ?”

“Ah si, il y a une inscription: Tirez”



Bonjour à toutes et tous!


Suite et fin de notre étude de cauchemar.

le Jardin des délices, de Jérôme Bosch, avec surtout son panneau de droite,
représentant l'Enfer et ses tourments...
Si ça, c'est pas une vision de cauchemar...


Nous avions découvert, dimanche dernier, que cauchemar était un mot composé d’origine picarde, constitué de cauche, et de mare.

Chauchier/cauquier provient du latin classique calcō, calcāre, “fouler, piétiner, presser“, dérivé probable de la racine proto-indo-européenne: *(s)kel-3,courber”.


Alors, mare!

Il s’agit toujours de picard.



ah c'est malin


D’ancien picard, pour être précis (attesté fin du XIIIème), arrivé en nos contrées par contact avec le moyen néerlandais mare, ou maer.

- Bon, et alors, quoi?? C’était QUOI un mare, enfin?
- Oh bonjour, vous allez bien? On y arrive…

Le moyen néerlandais mare désignait une sorte de … fantôme.
Spécialisé dans la provocation de mauvais rêves! De cauchemars.



Le mot provenait du germanique *marōn-, qui désignait, à l'origine, un gobelin.

Oui, ce lutin, ce génie malfaisant, créature issue du folklore médiéval européen et de la mythologie germanique.



(source)


Avant d’aller plus loin, dites-moi: savez-vous ce qu’est un incube, ou un succube?

L’incube (du latin incubus, « couché sur ») est un démon mâle censé prendre corps pour abuser sexuellement d'une femme endormie.
(Quoique parfois, il peut aussi s’en prendre aussi aux hommes. Frédéric: TOUJOURS dormir sur le dos)
Sa particularité est de peser fortement sur la poitrine de sa victime endormie, jusqu’à même parfois l'étouffer.

Sale bête.

incube


Dans la Rome antique, il n’y avait pas de mot particulier pour cauchemar, alors on utilisait incubus, pour désigner aussi bien le démon mâle en question, que le cauchemar.

Le mot passe au français sous la forme incube dans le courant du XIVème siècle, et sera spécialement utilisé par le monde ecclésiastique.

Ben ouais, 'faut les comprendre, ça devait les rendre dingues, d’imaginer des femmes abusées pendant leur sommeil. Mon dieu mon dieu mon dieu.

Oui, un chef-d'oeuvre du 7ème art


Progressivement, le mot est passé dans le domaine médical, pour donc désigner le cauchemar.


cauchemar d'enfant recréé par un photographe (source)


En français, bien avant de prendre le sens que nous lui donnons de rêve effrayant, angoissant, cauchemar sera utilisé comme doublet (sémantique) d’“incube” dans le sens de suffocation, oppression nocturne.

Oui, car à l’époque, ce malaise était imputé à l’action des sorcières.
Par métonymie, il en désignera une, de sorcière: on parlait des cauquemaires, ou quauquemaires, du côté de 1440.

Serafina Pekkala, (gentille) sorcière, dans Northern Lights de Philip Pullman,
ici incarnée par Eva Green, dans The Golden Compass, 2007


Ce n’est qu’à partir du XIXème, figurez-vous, que le terme incube/incubus sera définitivement remplacé par cauchemar dans les dictionnaires de médecine.


Si l’incube était un démon mâle s’attaquant plutôt aux femmes, le succube prenait lui la forme d'une femme pour séduire un homme durant son sommeil et ses rêves.
Ce qui, ma foi...

Succube provient du latin succuba, la concubine.

Il dérive de succubare: sub-cubare, “être couché sous”. Je ne vais pas vous faire un dessin.

succube, mais ici au-dessus



Martín Antonio Delrío (Anvers, 1551 - Louvain 1608), prêtre jésuite de son état, était un homme doux, ouvert, charmant et délicieux.

Il est surtout connu pour ses Disquisitiones magicae (en six volumes), où il demande par exemple de se montrer sans pitié envers ceux qui sont accusés de sorcellerie (même les enfants), et met en garde les juges eux-mêmes, car toute clémence de leur part serait péché mortel.

Disquisitiones magicae, tome trois

On perçoit chez Martín Antonio un sens aigu de l’humanité, de l’amour de l’autre, si caractéristique du catholicisme de l’époque.

On le sent envahi de ce doute si bénéfique, qui permet de se remettre en question, de mieux comprendre la réalité de l’autre, qui permet tout simplement d’avancer.

Eh bien, ce divin Martín Antonio Delrío, en parlant des incubes, succubes et autres démons, se montrait particulièrement rassurant: 
« l'oppression toutefois, et quasi-suffocation ne provient pas toujours de la part de ces démons, aussi bien souvent d'une espèce de maladie mélancolique que les Flamands appellent Mare, les Français Coquemare et les Grecs Ephialtes, lorsque le malade a opinion d'un pesant fardeau sur la poitrine, ou d'un Démon qui veut faire force à sa pudicité. » 
Je ne l'avais pas encore faite, celle-là: "ça te dirait, que je fasse force à ta pudicité?"


Mais dites-moi, nous avons bien avancé!
Nous savons maintenant que cauche-mar, étymologiquement, c’est le fantôme nocturne (mare) qui vous oppresse (cauchier: fouler, presser).


Pour rappel, mare provient du moyen néerlandais mare/maer “fantôme nocturne”, qui provient lui du germanique *marōn-, goblin.

Et ce germanique, à votre avis, il venait d’où??

Eh!

D’une racine proto-indo-européenne:

*mer-2


Quant à son champ sémantique original, il devait couvrir les notions de “exercer une friction”, “frotter”, “faire disparaître”, ou simplement “faire mal”.

Oui, je sais, on comprend bien le rapport entre “faire mal” et mare, ce fantôme nocturne, mais quid de “friction, faire disparaître”? 

J’avance une idée, qui vaut ce qu’elle vaut: rappelez-vous qu’en germanique, son dérivé *marōn- désignait le gobelin.
Cet horrible petit être était réputé pour sa cupidité, son âpreté au gain. 

On peut donc retrouver dans le portrait de cette créature cette notion de “faire disparaître” (les biens qui vous appartiennent, surtout l’or et les bijoux), “frotter” pouvant s’interpréter comme “gratter, fouiller, grapiller.




Mais! Le grec va peut-être nous aider…

Car de la proto-indo-européenne *mer-2, le grec ancien a fait...
(du moins selon Pokorny et Watkins, car Beekes, finalement, n’a pas l’air de se prononcer…)
... μαραίνω, maraínôfaner, disparaitre »)

C’est en tout cas sur μαραίνω, maraínô que s’est créé le grec ancien μαρασμός, marasmós.

Littéralement le dessèchement.

Et oui, nous en avons fait marasme: affaiblissement des forces morales ou physiques, et, par analogie, “arrêt d’activité, malaise plus ou moins durable dans les affaires”.

une certaine vision du marasme économique


Allez, toujours basé sur μαραίνω, maraínôfaner, disparaitre », on suit), un autre dérivé, pour désigner une fleur qui ne fanait pas, qui ne disparaissait pas, et donc, qui était immortelle

Un petit alpha privatif bien senti, et hop, le tour était joué: ἀ-μάραντος, amárantos,qui ne fane pas”.

D’où le latin amarantus, dont nous avons tiré, évidemment, amarante.

amarante (source)


Il y a la couleur amarante, aussi, dont le nom provient de la fleur, un pourpre plus clair que le bordeaux.

béret amarante


Il y a peut-être encore plein d’autres dérivés à notre *mer-2, mais franchement, je n’y crois guère: pour Watkins ils sont de l’ordre du possible… sans plus.

Sachez quand même que certains linguistes font le rapprochement entre les racines *mer-2 et *mer-, la mort.

Ouais, peut-être, faut voir, pas sûr, ‘sais pas trop, ouais p’tet bien, mais bof.

Je crois plutôt que si je dois traiter de *mer-, je le ferai dans un autre article, qui lui sera entièrement consacré…


Et donc, nightmare? 

Mais oui! L’anglais ”mare" provient, par le moyen anglais mare, du vieil anglais mære, mare ou mere. (Tous des noms féminins.)

Et c’est toujours la racine proto-germanique *marōn- qui en est la base…

Skrik (le cri, en norvégien), Edvard Munch


Et nous retrouvons toujours *marōn- derrière ...

  • le néerlandais (nacht)merrie ou 
  • l’allemand (Nacht)mahr
  • le vieux norois (aaah) mara, dont découleront encore 
  • les suédois et islandais mara
  • le féroïen marra
  • le danois mare, ou
  • le norvégien mare/mara.


Le vieil irlandais Morrígain, désignant “la reine fantôme” de la mythologie irlandaise, pourrait encore bien être un dérivé de *mer-2 - du moins pour sa première partie-,

tout comme l’albanais tmerr ‎(“horreur”), ou
le sanskrit मृणाति, mRNAti: écraser, presser, accabler

 Morrígain (source)



Et voilà donc!
Vous savez à présent TOUT sur cauchemar.


Chères lectrices, chers lecteurs, passez un très agréable dimanche, une très belle semaine, et surtout … faites de beaux rêves!

Avec présence d’incubes ou de succubes (c'est selon), pourquoi pas! Je ne suis pas là pour juger.



À dimanche prochain?

Mmmh, je ne suis pas encore fixé sur le sujet à aborder ; on verra!




Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche...




Frédéric



Pas question ici de cauchemar, mais de rêve:
Arthur Rubinstein jouant le troisième morceau des Liebesträume
(rêves d’amour) de Liszt (1850), très intelligemment
et sainement appelé Liebestraum No. 3



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