- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 26 avril 2015

Après analyse, nous avons trouvé une solution






"Solue senescentem mature sanus equum, ne 
peccet ad extremum ridendus et ilia ducat." 

Quintus Horatius Flaccus, dit Horace,
Épîtres, première épître du premier livre, vers 8 et 9


"Sage, dételle à temps ton vieillissant cheval
Pour qu'il ne fasse rire au bout de sa carrière."

Traduction par la Bibliothèque de la Pléiade


Shayne, bon cheval d'au
moins 51 ans!
















Bonjour à toutes et tous!

La semaine dernière, je vous proposais de nous intéresser à l’étymologie du prénom Hippolyte.
(Hippolyte, si tu me lis…!)
"Si tu nous regardes"










Nous avions découvert que Hippolyte, par le latin Hippolytus, nous venait du grec ancien Ἱππόλυτος, Hippolytos ou Ἱππολύτη, Hippolytê, “Hippolyte”.

Prénom attribué, notamment, à la reine des Amazones, ou à son fils, qu’elle avait eu avec Thésée, et dont Phèdre serait un jour un peu plus que gaga.
(considérant son comportement, Phèdre était clairement plus gaga que Lady)

Nous retrouvons dans Hippolyte Ἵππος, hippos: cheval, dérivé de la racine proto-indo-européenne *ekwo- (sans surprise: cheval), plus que probablement liée à l’adjectif proto-indo-européen *ōḱu-: rapide.

On peut ainsi penser que le cheval, pour nos glorieux ancêtres devait être un … coursier…!

Et donc, vous l’aurez compris, hippodrome ou équitation, ces deux mots proviennent bien d’une seule et même racine proto-indo-européenne.

Trop fort! (ta race)












Mais ça, c’était la semaine dernière.

Cette semaine, ce dimanche, nous nous intéressons à la deuxième partie du prénom Hippolyte, j’ai nommé… lyte!

Ce “lyte” ou plutôt λυτος, lytos / λύτη, lytê, était construit sur le verbe λύω, lúō, auquel s’attachait, d’une façon générale, la notion de “délier”.

On le retrouve ainsi sous des acceptions comme délier, au sens propre comme au sens figuré (délier d’une faute ou d’une erreur: expier, racheter, réparer…), libérer, relâcher, annuler, abroger

λύσιος, Lúsios,qui délivre, le libérateur”, est d’ailleurs une des épithètes de Dionysos,
"λύσιος διονυσος", lúsios Dionysos.
Oui, car Dionysos devait, par l’ivresse, délivrer des soucis, ou alors libérer les instincts, libérer des interdits… (vous choisissez la version qui vous convient)

Dionysos


Si je vous parle ici de Dionysos, ce n’est pas tout à fait innocent
C’est qu’il y a un lien entre lui et ... Thésée!

Car notre Thésée, après avoir vaincu le Minotaure - et avoir pu retrouver son chemin vers la sortie du labyrinthe grâce au fil qu’Ariane lui fourni - vous connaissez l'histoire -, Thésée donc, va abandonner la pauvre Ariane sur l’île de Naxos.
Sympa aussi, je dois dire ; Phèdre et lui étaient vraiment faits l'un pour l'autre.

C’est là, sur l'île de Naxos, que Dionysos, qui passait tranquillement par là, pom pom pom, en tombera raide amoureux! (d'Ariane, on suit, on se concentre)

Et qu’il l’emmènera sur l’Olympe pour la prendre comme une grosse cochonne qu'elle était épouse.

Il en fera sa reine - Aaaaah -, et lui offrira une couronne

Mariage de Dionysos (assis au centre) et d'Ariane (en face de
lui), tenant la couronne nuptiale


A la mort d’Ariane - Eh oui hélas, Ariane était une simple mortelle -, Dionysos va jeter cette couronne tressée de souvenirs dans le ciel pour lui rendre hommage (bah, chacun son truc).

C’est toujours elle que vous voyez briller la nuit, dans l’hémisphère nord, Corona Borealis, la Couronne boréale



Et puis, Ariane est encore, par ailleurs, liée à Thésée et à Hippolyte, dans la mesure où elle est une des soeurs de … Phèdre!

Eh oui, tout se tient, et tout se faisait en famille, dans la mythologie grecque…


Bon alors quoi? λύω, lúō, il a une ascendance proto-indo-européenne?

Eh bien, par miracle, oui!
(par miracle, parce que vous pouvez vous douter que les mots que je présente ici sont FORCEMENT dérivés de racines indo-européennes. Mais dans ce cas précis, où le sujet m’avait été ... suggéré, on pouvait légitimement avoir quelques doutes.)

La racine proto-indo-européenne à l’origine du grec ancien λύω, lúō?

*leu-1

libérer, desserrer, défaire, détacher, détendre, ou carrément diviser, séparer…


Ben les amis, on lui doit pas mal de vocabulaire, à *leu-1.

En français, mais aussi dans quelques autres langues indo-européennes, notamment du groupe germanique

Je ne vais pas, loin de là, m’étendre sur TOUS les dérivés de la racine ; je vous en offrirai plutôt quelques-uns, choisis.


Par une forme étendue *leus-, propre au groupe germanique, *leu-1 nous a donné, via le proto-germanique *lausa-, et ensuite par le vieux norois lauss, louss, l’anglais ... loose, lâcher, libérer, ou en tant qu’adjectif, ample, desserré, mal fixé

Oui bien sûr, on retrouve *lausa- dans les langues scandinaves.

Vous voulez apprendre à écrire danois ou suédois?

Fastoche!

Prenez l’original anglais, ici: loose, supprimez le redoublement de voyelles, et …

- pour obtenir le cognat danois, barrez le o, vous obtiendrez løs.
- pour obtenir le cognat suédois, rajoutez un tréma sur ce même o, vous obtiendrez lös!


Vous connaissez l’anglais “less”, moins, je suppose?
Eh bien, aucun rapport.

(Oui bon, ce less-là, “moins”, provient d’une autre racine, *leis-2, “petit”.)

Mais le less dont je veux vous parler, qui est bien dérivé de *leu-1,
c’est le suffixe -less! 

Qui exprime le manque, l’absence, que l’on pourrait littéralement traduire par “sans”.

Desireless, colourless, homeless, endless, hopeless, useless … … …

Ce suffixe, on le retrouve également …
en scots: -less, 
en frison occidental: -leas, 
en saterlandais: -loos, 
en néerlandais: -loos, 
en allemand: -los, 
en suédois: -lös,
en islandais: -laus.


Un autre dérivé de notre *leu-1 proto-indo-européenne, toujours via le germanique *lausa-? 
Allez, oui!

L’anglais lose, perdre. Ou loss, la perte.

Même origine pour le néerlandais verliezen, perdre, ou l’allemand verlieren, de même sens.

Ou pour ce bel anglais forlorn, délaissé.


Toujours issu du proto-indo-européen *leu-1, et tout tout proche du grec ancien λύω, lúō, il y a … λύσις, lysis, l’action de délier.

Par extension, libération, relâchement, dissolution…

Ben oui. On le connaît bien, ce λύσις, lysis!

Pensez à tous ces mots en -lyse, du vocabulaire scientifique (chimique, médical...):
biolyse, cytolyse, électrolyse, hydrolyse, hématolyse… évoquant la notion de dissolution, de décomposition.

Il y a aussi paralysie, hélas, du composé grec παραλύω, paralúō.

Sans oublier tous ces adjectifs du vocabulaire chimique, biologique ou médical, 
en -lytique:
électrolytique, kératolytique, cytolytique…


Catalyse?
Oui!

En chimie, la catalyse est l’action de certains corps qui, par leur seule présence, en modifient d’autres sans être eux-mêmes modifiés.
Ce qui est quand même fort cool.

Catalyse nous vient du grec ancien κατάλυσις, katalysis,
composé de κατά, kataen-dessous ») et de λύσις, lýsisaction de délier », on est d'accord?).

avec ou sans catalyse...


Analyse?
Bingo!

Du grec ancien ἀνάλυσις, analysis, de ἁναλύω, analuôdélier », ok??), composé de ἀνά, anaen haut »), et de λύω, lúō, évidemment.

Curieuse étymologie?
A l’origine, l’analyse, c’est la résolution d’un tout en ses parties: on commence par le haut, on examine et on décompose, on dissèque

Analyse médicale


Lyophilisation?
Yesss!

lyophile étant créé sur lúô et -phile: littéralement qui aime dissoudre!
En chimie, un produit lyophile présente une affinité avec un solvant donné.

Mais non, pas Liophile, lyophile!


Enfin, notre racine *leu-1 se retrouve en latin!!

Vous allez vite la reconnaître, si je vous dis qu’elle s'y dérivera via une forme préfixée *se-lu-
(Oui, le préfixe *se- marquait la séparation).

Nous la retrouvons, notre racine, dans le latin… … … solvō, solvere!!
Désagréger, dénouer, délivrer, séparer, détendre, acquitter une dette … 

On y retrouve en fait à peu près tous les sens du grec λύω, lúō.

Et ici, ébahis, vous prenez conscience de l'ampleur de chine la liste des dérivés de notre racine!!!

Solution, absolution, résolution, résoudre, dissoudre, solvant ou dissolvant, soluble (ou insoluble), (in-)solvabilité...

solution au relâchement scolaire



D I N G U E !!



Bon, et alors, finalement, Hippolyte ça veut dire QUOI alors?

Eh bien, cela pourrait signifier "celui qui détache ou libère les chevaux", ou qui les délie, les débourre (oh, rien de salace, comprenez "celui qui pratique le débourrage", qui amène le cheval à accepter une selle, puis un cavalier…).


Tiens, ça me fait penser à cette triste expérience....

Il y a quelques années, La Vache Qui Rit avait lancé un petit concours: celui qui trouverait la meilleure raison pour laquelle La Vache qui Rit rit remporterait un prix.

J’y ai joué, moi, à ce concours.

Ma version?

"La Vache Qui Rit rit parce que le fermier laboure."

Eh bien, figurez-vous que je n’ai reçu AUCUN prix, ni même AUCUNE réponse de La Vache Qui Rit. 

RIEN.
Lamentable.

Depuis lors, je n’ai plus JAMAIS mangé de La Vache Qui Rit.

Et pourtant, elle était si belle, cette douce vision, le bon vieux fermier, serein à la fin de l’automne, qui labourait son champ, et la bonne vache qui le regardait en souriant, en se disant que tout allait bien en ce bas-monde...

Le vieux fermier et son vieux cheval de trait, prêt à labourer...
(source)


Plus JAMAIS je ne mangerai de Vache Qui Rit.





Je me calme.


Pour en revenir à la signification de Hippolyte en grec:

Comme nous venons de le voir, le latin solvō est le calque étymologique et sémantique presque parfait du grec λύω, lúō.

Et en latin, equum solvere (du moins si l’on se fie à Horace, dans ses Épîtres, 1, 1, 8), c’est…

... Dételer un cheval…
Vous l'avez constaté: cet equum solvere latin d'Horace est une superbe transposition du grec ancien Hippo-lytos, hein?
- Mmmmh?
- Mais oui, là, dans l'extrait de cette épître d'Horace, en exergue, enfin quoi!
Vous pensez vraiment que je l'avais mis "comme ça", pour rien??

Dans ce cas - et ce sera mon petit apport personnel -, Hippolyte pourrait être à l'origine "celui..."
- ou "celle...", car la définition s'appliquerait assez bien à Hippolytê, la Reine des Amazones
"...qui dételle son cheval".

Soit parce qu'il ou elle a assez travaillé, ou a terminé sa dure journée de labeur, bien sûr,
conformément à la métaphore qu'Horace nous offre dans ces vers en exergue, où dételer son cheval se conçoit comme se retirer de la vie active, 
soit parce qu'il - ou ELLE! - monte à cru (sans selle, et donc aussi sans étriers), et même sans mors…: sans aucun attelage, bride ni harnachement...!

Perso, je ne serais pas surpris d'apprendre que la Reine des Amazones montait de cette façon...

à cru, et sans mors...

Ah, pourquoi pas?!

Hippolyte - le fils de mes bons amis - se fera-t-il peut-être remarquer plus tard par sa conduite très nature, ou par son imagination... débridée?




Et là-dessus,
je vous souhaite un excellent dimanche, et une trrrrès bonne semaine!



A dimanche prochain!


Frédéric

article suivant: j'en suis si-dé-ré!

dimanche 19 avril 2015

Hippolyte et Philippe, à cheval sur un hippopotame??





« De deux douleurs simultanées, la plus forte obscurcit l'autre.  »

Hippocrate















« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue,
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue. »

Jean Racine, Phèdre (I, 3, v. 273-274)

Phèdre et Hippolyte, dans une version
anglaise de la tragédie
Oui, c'est la formidable Helen Mirren












Bonjour à toutes et tous!

Un dimanche un peu … différent, aujourd’hui…


Car, voyez-vous, deux grands amis à moi, à l’occasion de la naissance de leur fils Hippolyte, avaient notamment demandé comme cadeau, sur la désormais si classique “liste de naissance”, “Un dimanche indo-européen, pour qu’Hippolyte sache tout de l’origine de son prénom…



Alors, grands Dieux, que faire, voyez-vous mon émoi? 
Devant telle insistance devais-je rester coi?
Aurait probablement dit Racine

Avant que quelqu’un d’autre ne fasse un dimanche indo-européen sur ce prénom - vous imaginez?? (moi non!) - je me devais de réagir.

Et donc, ce dimanche si particulier sera consacré, dédié, offert à Hippolyte.
Petit bonhomme à qui je souhaite une longue et belle vie.


Ce n’est jamais très facile, de retrouver l’étymologie des prénoms
Mais bon, voilà ce que j’en ai trouvé:

Hippolyte nous vient du latin Hippolytus, lui-même calqué sur - ben oui, rien d’original! - le grec ancien … Ἱππόλυτος, Hippolytos.

Ca, je crois qu’on le peut dire, c’est certain.


Mais ce Hippolytos, il voulait dire quoi, il venait d’où?

Ah, à partir d’ici, on va faire des suppositions

Hippolytos, c’était, dans la mythologie, le fils de Thésée.

La mort d'Hippolyte, Alexandre-Charles Guillemot


Thésée? Oui oui, lui, celui qui réussit à tuer le Minotaure et à sortir du labyrinthe de Dédale, et qui, pauvre tache, oublie de changer les voiles de son bateau lors du retour: les voyant noires, sa mère, Egée, croira qu’il est mort et se suicidera.
En se jetant dans la mer.
- Qui s’appellera désormais la mer Egée. Hein? -

Thésée affrontant le minotaure dans le labyrinthe

Mer Egée


Et Hippolyte, fils de Thésée, c'est ce pauvre mec qui sera aimé par sa belle-mère Phèdre.

Il va la repousser.

Cette c..sse ou pouf..sse - c'est comme vous voulez - se suicidera de désespoir (pourquoi pas?), mais surtout laissera à Thésée son mari une lettre dans laquelle elle accusera Hippolyte d'avoir voulu la sauter. Top classe. Respect.

Je vous laisse imaginer la suite, et la tronche de Thésée.
Pas vraiment happy end, la fin de l'histoire...


Mais bon, Hippolyte (en grec ancien Ἱππολύτη, Hippolytê cette fois), c’est aussi Hippolyte, fille de Arès (Ἄρης, Árês), le dieu de la Guerre et de la Destruction. (Qui deviendra le Mars des Romains)

Hippolyte, fille de Arès, c’était la reine des Amazones,  parfois confondue avec Antiope.
Qui serait, dans tous les cas, … la mère naturelle… d’… Hippolyte, notre Hippolyte, le fils de Thésée.


Hippolyte, la reine des Amazones

A ne pas confondre avec La reine des colis Amazon


Eh oui!


Alors, à quel(le) Hippolyte le prénom Hippolyte fait-il référence?

(d’autant qu’il y en a quelques autres, d’Hippolyte, dans la mythologie grecque…)

A vous de choisir!

Mais je dirais bien, très subtilement, que son papa et sa maman sauront mieux que moi ce qu’ils avaient en tête quand ils l’ont choisi!

C’est eux qui l’ont nommé ainsi, non? Et les connaissant, c’est à la suite de longues recherches et interrogations…
Ils devaient parfaitement savoir ce qu’ils faisaient, croyez-moi…


Alors, pour ce qui est de l’étymologie!!

On retrouve dans Ἱππόλυτος, Hippolytos ou Ἱππολύτη, Hippolytê, l’ancien grec Ἵππος, hippos: cheval.

Ca, encore une fois, c’est sûr.

Ἵππος, hippos, qui dérivait d’une racine proto-indo-européenne - si, si! -

*ekwo-.

“cheval”


Pour tout vous dire, on soupçonne *ekwo- d’être en réalité *eḱw-o-, une forme suffixée apparentée à l’adjectif allongé au timbre o *ōḱu-.

Et alors???” me direz-vous.
Eh bien, *ōḱu-, ça voulait dire… rapide!

Le cheval, donc, pour nos illustres ancêtres - et si du moins ce soupçon est fondé -, se caractérisait par sa rapidité.

*ekwo-, je ne vous surprendrai pas, est à l’origine de équitation, équestre, équidé ..., tous basés sur le latin pour cheval: equus, dérivé, pour être précis, du proto-italique *ekwos.


Mais par le grec Ἵππος, hippos, *ekwo- nous a aussi donné…

  • hippocampe, emprunté au latin hippocampus, dérivé du grec ancien ἱππόκαμπος hippókampos, où l’on retrouve la racine grecque kampê: la courbure.
l’hippocampe porte en effet la tête recourbée, inclinée contre la gorge, comme un cheval


  • hippopotame
Oui, tout le monde le sait! Le fameux “cheval du fleuve”, dérivé du latin hippopotamus, lui-même issu du grec ancien ἱπποπόταμος, hippopótamoscheval du fleuve »).
Par “fleuve”, il fallait clairement comprendre le Nil


ou…

  • Hippocrate!
Eh oui!
Issu du grec ancien Ἱπποκράτης Hippokrátês, via le latin Hippocrates
κρατος, "kratos”, mais c’est le pouvoir, la puissance!  
Littéralement, donc, Ἱπποκράτης Hippokrátês pouvait s’entendre comme la force du cheval!

Philippe!

- Mmmh?


Oui, Philippe!

C’est aussi un parfait dérivé du proto-indo-européen *ekwo- par le grec Ἵππος, hippos, puis, ici,  le latin Philippus, le grec ancien Φίλιππος, Phílippos signifiant littéralement
« qui aime les chevaux ».




Oh, notre racine *ekwo-, on la retrouve à peu près partout dans les langues indo-européennes, pas de souci!

En sanskrit? अश्व, áśva
En persan: اسپ, asp, اسب, asb
En vieil arménien? էշ, ēš, “âne
En tocharien B: yakwe
En Gaulois? epos
En lituanien : ašvàjument »)
En gaélique écossais : each
En vieux norrois : jór
En pachto : آس, ās
En lycien: esbe





Et dimanche prochain, nous nous intéresserons à la deuxième partie de ce prénom…


Bon dimanche à toutes et tous,
Passez une très bonne semaine!


A dimanche prochain?


Frédéric


dimanche 12 avril 2015

des pâtes, des pâtes, oui mais des pâtes






« Knowledge without character is mere pie-crust »

Baden-Powell

« Le savoir sans le caractère n'est que la croûte sans le pâté. »














Bonjour à toutes et tous!


Vous vous souvenez?

Dimanche dernier, dans le cadre de notre thème Langue / mot / Parole, nous avions découvert la racine proto-indo-européenne derrière le français discuter: 


*kwēt-, 

qui en réalité ne signifiait aucunement discuter, mais bien secouer.




Il nous restait à découvrir quelques autres dérivés de cette racine, mais cette fois, passés par le grec.

Passés par le grec πασσω, passo.
C'est marrant, c'est irrésistible. J'en pleure de rire.

Son sens?

Plus tout à fait secouer, mais on reste quand même dans l’idée: saupoudrer.

Sablés aux amandes délicieusement saupoudrés de sucre glace
Aaaargh


Bon, je me dois de vous prévenir, nous sommes encore ici en pleine guerre étymologique.

Pour Pierre Chantraine, l’origine du mot est inconnue, et son rapprochement avec le latin quătĭo "peu vraisemblable".

Pas mieux pour Alain Rey, pour qui πασσω, passo est d’"origine obscure".

Et pour l’Oxford English Dictionary, idem, le grec πάσσειν, passein est d’origine inconnue.

Dont acte!


Mais voilà, me basant sur Pokorny, Watkins, le Linguistic Research Center de l’Université d’Austin, et enfin sur le Webster's New World College Dictionary, j'ose me permettre de vous présenter humblement la version suivante:

C’est bien notre racine *kwēt-, toujours via une forme *kwat-, altération de sa forme au degré zéro *kwət-, qui se serait dérivée dans le grec πασσω, passo.

En tout cas, et en toute humilité, cette évolution ne me semble pas entrer en contradiction avec les lois de mutations consonantiques, selon lesquelles...
  • un *kw proto-indo-européen peut devenir un /p/ en grec ancien, tout comme ...
  • un *t proto-indo-européen peut lui se transformer, toujours en grec ancien, en /ss/ après une voyelle.
(notez que par expérience, je peux vous dire que la transformation en SS peut se faire parfois curieusement très vite. Je ne citerai cependant pas de noms, mais il suffit parfois d’être un peu trop sûr de détenir la vérité pour très facilement sombrer dans une démarche proche de celle de l’Inquisition.)



Sur πασσω, passo, les points de vue étymologiques semblent, ô miracle, converger, pour lui reconnaître une descendance des plus prolifiques, une jolie famille de mots bien connus…

Et souvent gages de plaisirs gustatifs

(C'est pas difficile, rien qu'à rédiger ce dimanche, j'ai pris du poids...)


Ainsi, nous devons au grec ancien πασσω, passo,
  • par son dérivé παστά, pastá, “gruau d’orge”, ou “mets constitué à partir d’un mélange de céréale et fromage”, neutre substantivé de l’adjectif παστος, pastossaupoudré”,
  • latinisé (en latin tardif) sous la forme pastă (désignant la pâte à pain, la pâte de farine), 
  • l’italien… pasta, bien sûr!

Vous imaginez, vous, un monde sans pâtes???


Sans la musique, la vie serait une erreur

Friedrich Nietzsche


Sans la musique et les pâtes, la vie serait une erreur

Frédéric Blondieau



Car, inutile de le préciser, notre français pâte(s) vient, sans surprise, de l’italien pasta.


Difficile de trouver une plus belle photo de pâtes



Bon d’accord, pâte ne correspond pas nécessairement à pâtes alimentaires ; le mot est employé également en céramique, en géologie, dans le vocabulaire de la pêche, en peinture, en pharmacie

Mais bon.

Restons malgré tout dans l’alimentation

Où nous retrouvons aussi le pâté.

Gaaaaah.....


Connu dès la fin du XIIème siècle, pâté désigne d’abord une préparation de pâte cuite servant d’enveloppe à un hachis de viande.

Oui! Nous parlons toujours de pâté en croute




Pâtissier, lui, dérive vraisemblablement d’un mot ancien français, *pastitz, non attesté, issu du latin populaire *pasticium (pâte), dérivé, bien entendu, de pastă.

Quant à pâtisserie, le mot est basé sur l’ancien français pâtisserfaire des pâtés ou des gâteaux”.

C’est ainsi que pâtisserie désignait les produits comestibles faits avec de la pâte, qu'ils soient sucrés ou salés.
Par la suite, mais pas plus tôt qu’au XIXème siècle, chacune des deux gammes de produits a finalement reçu sa propre appellation distinctive, les sucrés ont conservé pâtisserie, les salés recevant l’appellation générique charcuterie

Arrrgh! Intenable!



La pâtée désigne, depuis la fin du XVIIème siècle, le mélange ... pâteux dont on engraisse les volailles ou autres animaux domestiques.





Sur pâte s’est également créé pâton: morceau de pâte à pain ; le pâton est encore de nos jours un morceau de pâte que le boulanger manie dans le pétrin.

Le pâtonnage désigne encore, dans la fabrication du pain et de certains gâteaux levés, l’opération qui consiste à soulever la pâte au cours du pétrissage.

pâton


Empâter? 
Dans la première moitié du XIIIème, le mot, intransitif, signifiait devenir pâteux (de la bouche!), pour ensuite, en tant que transitif, signifier rendre pâteux, puis couvrir de pâte.
Au XVIIème, il s’emploie d’ailleurs comme terme de peinture.

Enfin, au début du XIXème, il s’emploie à la forme pronominale, s’empâter signifiant gonfler, devenir gras.
L’abus de pâtes, pâtés et pâtisseries diverses pouvant y être lié, ne m’en parlez pas.

En italien, il existait un terme pour pâté, et qui s’employait également au sens figuré, pour désigner une affaire embrouillée…: pasticcio.

Toujours basé sur le bas latin *pasticium.

Oui, il est devenu notre pastiche, “imitation de la manière d’un artiste ou d’un écrivain, soit par jeu, soit à dessein de suggérer la critique des procédés que l’on contrefait”.


Joyeux pastiche de la pâtisserie tapisserie de Bayeux


Et si vous avez la langue un peu pâteuse d’avoir un peu trop bu, au point que n’arrivez plus qu’à prononcer “pastiche” pour désigner la boisson qui vous a mis dans cet état, c’est que vous venez de vous prendre une solide dose de… pastis.

Lui aussi issu du latin *pasticium, mais cette fois par l’ancien provençal pastis, pastitz (pâté).

Le mot est arrivé en français avec le sens de “situation embrouillée”.

Il finira par désigner, dans l’argot du milieu marseillais, ce mélange d'alcool et d'extraits d'anis et de réglisse, désormais connu sous ce nom.



Moi, je vous avoue, en tant que Belge, ne pas boire souvent du pastis
Question de température je suppose. 
Et d’origines, peut-être, plus celtiques que méditerranéennes

Mais bon, il y a quelques années, j’ai découvert une boisson dont je me délecte en été, le Pontarlier-Anis à l’Ancienne.
Ouais, bon! Il ne s’agit pas à proprement parler de pastis - ce n’est pas de l’alcool mélangé à de l’anis, mais bien d’anis - vert - distillé.
L’animal fait quand même 45%, et si je devais en juger par ma propre expérience, la langue pâteuse en est également un dérivé naturel.




Il y a encore pas mal de mots dérivés du latin pastă dont nous pourrions parler (en vrac? pastille, basé sur l’espagnol pastilla, les anglais pastry (pâtisserie) et patty (pâté), créés sur les mots équivalents français … … …)

J’en citerai encore un avant de clore le chapitre…


Pastel!

Emprunté à l’italien pastello (“gâteau”, et par spécialisation “bâtonnet coloré”), le pastel étant une poudre de couleur agglomérée en … pâte.

L’italien pastello provenait lui du bas latin pastellus (de pastă), à qui nous devons également pastille.


couleurs pastel



Pour moi, dernier dimanche de bien courtes vacances, mais voilà, la vie - active - continue…


Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très bonne semaine, et vous dis…

… à dimanche prochain!



Frédéric


dimanche 5 avril 2015

"le président de la Cour de Cassation jouait au squash." Ca y est, tu percutes?





"(...) Tel était le dédale effroyable où les passions engageaient un des hommes les plus probes jusqu'alors... : la concussion pour solder l'usure, l'usure pour fournir à ses passions et pour marier sa fille. (...)"

La Cousine Bette (1846)

Honoré de Balzac

La Cousine Bette, mais c'est ELLE!

















Bonjour à toutes et tous!


Aujourd’hui, sur le mot à traiter, pas de discussion.

Enfin..., euh... justement, si.


Nous continuons tranquillement notre étude des mots liés à la langue, aux mots, à la parole



Et dans ce cadre, nous nous poserons aujourd'hui la question de l’origine du mot … discuter.

Qui - je vais certainement vous surprendre - provient d’une lointaine racine proto-indo-européenne:


*kwēt-.



*kwēt- n’avait strictement aucun rapport avec la notion de discuter.

Non.

En fait; *kwēt- c’était … secouer.


- Mmm Mais-je? Mais alors??? Mais comment est-ce seulement possible???

- Oui, je sais.

Je vous demanderai tout d’abord de bien vouloir vous calmer.

Votre légitime question (“Mais p de b de m, comment a-t-on pu passer de “secouer” à “discuter”) recevra une réponse, je vous le garantis.

(je trouvais simplement que l'attitude de ces deux énergumènes
correspondait bien au dialogue ci-dessus)



*kwēt-1

*kwēt-2



Notre verbe français “discuter
(pour le Larousse: 
Examiner contradictoirement une question pour l'approfondir, la régler ou pour prendre une décision ; débattre” ou 
Faire l'examen minutieux de quelque chose dans un exposé écrit ou oral, en évaluer la véracité, la valeur, etc. ; critiquer”, ou 
Mettre en question quelque chose, considérer que quelque chose est sujet à caution ; contester”, ou enfin “Contester chaque chose”) 

provient du bas latin discutere.

Composé ...

  • du préfixe dis-, évoquant ici particulièrement l’idée de séparation, et 
  • de quătĭo, quătĕre (qui donnait au participe passé quassus, devenant
    -cussus dans les formes composées).

C’est ce quătĕre, vous l’aurez compris, qui nous intéresse, car OUI, il dérive de notre racine *kwēt- (précisément par une forme *kwat-, altération de sa forme au degré zéro *kwət-).

Ce verbe latin signifiait toujours bien, fier de son ascendance proto-indo-européenne, secouer, agiter, (par extension, brandir), voire bousculer, ébranler, donc aussi battre, et au sens figuré, émouvoir, troubler.

Le composé dis-quătĕre => discutere reprenait ainsi l’idée de “secouer pour séparer”.

En un premier temps, et littéralement, il se comprenait comme “faire tomber en secouant, fracasser, détacher”.
Son sens se modifia par la suite, pour devenir plutôt “lézarder” (oui: "frapper pour créer des lézardes": taper, secouer, pour séparer ; l’idée de base est toujours bien là).

Au sens figuré, le mot en vint également à signifier écarter, fouiller, débrouiller.

Enfin, dans la langue ecclésiastique, discutere prit le sens d’examiner, inspecter, pour traduire le grec εξετάζω, exetázō, qui, je ne vous le cacherai pas, signifiait examiner, inspecter.


Le latin discutere est passé en français au XIVème siècle, avec cette valeur, au figuré, d'“examiner le pour et le contre d’une chose”, et s’est employé dans le sens de “contester”, puis “manifester une opinion différente”.

Ce n’est que bien plus tard - au XIXème siècle, figurez-vous! - que par extension il en est venu à signifier simplement “parler avec d’autres en échangeant des idées”.


Discussion au pays des Consultants



*kwēt-, et ce toujours par sa forme *kwat-, se retrouve également dans le bas latin quassare: agiter fortement, briser.

Quassare deviendra, en français, quasser (1080), puis, un siècle plus tard… casser!






Surprenant, hein!
L’auriez-vous fait, ce lien entre discuter et casser?

Casser nous a donné pas mal de dérivés ; je m'en tiendrai à trois! 

Cassonade! 
Probablement emprunté à l’ancien provençal cassonada (1476), repris du latin médiéval cassonata.
Il faut le comprendre comme “sucre brut … concassé…!





Cassation!
Oui, juridiquement, l’annulation d’un acte, d’un jugement.
Nous connaissons bien entendu la Cour de Cassation.





Et puis, il y a aussi … le casque!

Eh oui!
Casque est emprunté ici à l’espagnol casco, le casque, déverbal de cascar: briser.

En ce sens, on suppose qu’une des premières acceptions de casco était tesson ("ce qui est brisé").
De là, le mot en serait venu à désigner le crâne. Oui, probablement, je le suppose, parce qu’il présente des lignes de fracture, des lézardes, un peu comme un pot de terre cuite dont on aurait reconstitué et recollé les tessons...




Le casco, en tout cas, a fini par désigner une armure de tête.


casque


Et notre casquette n’est qu’une évolution du mot, désignant ici une coiffure qui est tout sauf un casque, car par définition… souple.


Ici, le conteneur est bien souple, et le
contenant inexistant


En anglais, le moyen français quasser, par l’entremise de l’anglo-normand quaisser, à donné l’anglais… quash: casser, anéantir ... (to quash a rebellion se traduirait par étouffer une rébellion, par exemple).

Basé sur le vieux français esquasser, nous retrouvons encore l’anglais moderne… squash! Ecraser, presser…

Lemon squash, c’est de la citronnade.



Et OUI, le squash, ce sport si physique, tient son nom de là, du fait de ces pauvres balles littéralement écrasées au mur sous les raquettes. Non, ne cherchez pas la contrepèterie.




*kwat- a aussi donné l’anglais scutch, scutching, mot technique que l’on traduirait par teiller, teillage.

Le teillage (action de teiller, pour les malcomprenants) est une opération mécanique qui permet de séparer les fibres textiles du bois et de l'écorce par broyage et battage.

Le teillage s'applique également aux fibres de chanvre et de lin.

Teillage de jardin

Teilhard de Chardin



Et puis, et puis…!

Toujours par sa forme *kwat-, et toujours par l’intermédiaire du latin quătĭo, quătĕre / quassus, -cussus, *kwēt- nous a légué…

Concussion, du latin impérial concussio, violente secousse.
A présent, dans le vocabulaire médical, nous le prenons au sens physique de coup, ébranlement…

Percussion!
Mais oui, percuter nous venant du latin percutere, pénétrer en frappant, percer, ou frapper fortement.
Répercuter, percuteur, autant de dérivés…

percussions


Secouer est issu, par évolution phonétique, du latin succutere, sub-quatere: littéralement: secouer par en dessous. 

D’où aussi … secousse!




Bon, pour le mot qui suit, j’ai un doute…

Pour Watkins et d’autres, dont notamment l’Oxford English Dictionary, le mot descend bien du latin quătĭo.
Mais pour d’autres, dont Pierre Guiraud, rien à voir.

Je vous le donne, le mot, et vous en ferez ce que vous voulez (même si personnellement, si je le cite ici…)...

Rescousse! (devenu aussi l'anglais rescue)

  • Soit basé, pour Watkins et l’OED, sur le latin re-excutere - cutere n’étant qu’une forme variante de quătĕre.
  • Soit basé, selon Guiraud, sur le latin excurrere (faire une sortie, une … excursion!).




Et ce n’est pas tout!!!!!!!!

Car nous avons également repris toute une famille de dérivés de *kwēt-, mais cette fois par le grec

Et ça, nous le découvrirons la semaine prochaine!!!


Et donc - rendez-vous compte!! -, discuter, concussion, secousse, casque ou casquette, percussion, casser et cassonade! 

TOUS (TOUS) sont des dérivés de cette toute mignonne racine proto-indo-européenne *kwēt-.


Et dimanche prochain, je vous livrerai la liste de leurs cousins par le grec…



D’ici là, portez-vous bien, passez un excellent dimanche, et une très belle semaine - de vacances peut-être? -.


Joyeuses Pâques à toutes et tous!
(source)
et puis, en musique, l'une des versions que je préfère
de la Passion selon Saint Matthieu, BWV 244...
https://www.youtube.com/watch?v=ImPB3T1X3LM



A dimanche prochain!

Frédéric


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