- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 25 janvier 2015

A compter de ce jour, je te répudie






« On nous dit que nos rois dépensaient sans compter, qu'ils prenaient notre argent sans prendre nos conseils, mais lorsqu’ils construisaient de semblables merveilles ne nous mettaient-ils pas notre argent de côté ? »

Extrait de Si Versailles m'était conté...

Sacha Guitry, 1954




Bonjour à toutes et tous!!


Je vous avais lâchement abandonnés à votre triste sort la semaine dernière.
Nous venions de découvrir de fort belles choses sur les mots pour raconter et compter dans les langues germaniques...

Oh, je me rappelle encore - avec beaucoup de honte, croyez-moi - mes derniers mots avant de vous laisser là, seuls, abandonnés, sans plus d'espoir:



"Ah, si seulement nous avions la même chose en français! [soupir]

Mais… NOUS L’AVONS!
SOUS NOS YEUX en plus! 
Ne vous êtes-vous jamais interrogés sur cette étrange similarité phonétique entre conte et compte? Entre compter et conter?"

Eh bien, chères lectrices, chers lecteurs, je vous propose de reprendre précisément ici!


Ne vous êtes-vous jamais interrogés sur cette étrange similarité phonétique entre conte et compte? Entre compter et conter?

Mmmh?


Eh bien OUI, compter et conter proviennent d'une seule et même racine proto-indo-européenne….


[roulement de tambour]


*pau-2


Sémantiquement: couper, battre, frapper


- Euuuuh Tu te fous encore de nous, hein?!

Déjà, comment passer de *pau2 à conter/compter?! 
N’importe quoi!
Et en plus, quel rapport peut-il y avoir entre “couper, frapper”, et raconter, ou compter?!
Vraiment n'importe quoi.
Là tu m’déçois grave, pauv' tache…

- Allez, on se calme, on respire bien à fond, ça va passer, on va expliquer calmement tout ça.

Tout d'abord, sachez que c’est une forme suffixée particulière de *pau-2 , une forme participe*pu-to- (coupé, battu), qui est à l'origine de nos verbes conter et compter.


- Mais enfin??
- J'explique. D'accord?










Pour comprendre tout d'abord ce passage de couper à compter, il suffit de savoir que pour dénombrer un troupeau, par exemple, ou des heures, ou des jours, on a, pendant des siècles, des millénaires... ... ..., couper, entailler le bois ou la cire, ou l'os...
Relisez donc Quatre-vingts / dix? Joli score!

Bois de renne entaillé


Et pour ce qui est du glissement de sens de “compter” vers “raconter”, il s’agit exactement du même phénomène que celui que nous venons de voir la semaine dernière avec *del-2 / *dol-: la notion d’énumération, le récit n’étant qu’une suite d’éléments ordonnés.


Maintenant, pour ce qui est du passage phonétique cette fois, d’une racine *pau-2 à compter, conter, c'est en fait tout simple!

Les verbes français compter et conter descendent tous deux, le croiriez-vous, d’un SEUL mot latin: compŭtō, compŭtāre: calculer, compter, supputer …

Et compŭtō n’était qu’un composé, de con- (avec) et du verbe putō.

Vous l’aurez compris, ce putō, putāre est en réalité le vrai descendant de notre *pau-2 proto-indo-européenne, ou plus précisément de son participe *pu-to-.

Le putō latin possédait une chiée un nombre invraisemblable d’acceptions!

On l’employait dans le sens de battre le linge, fouler la laine,
couper, élaguer,
mais aussi … estimer, évaluer, calculer, apprécier, considérer
Voire carrément supposer, penser, croire…!
Penser, croire??
Oh, il n’y a là rien de bien original ; il n’est pas rare de trouver des verbes latins dont la signification passe ainsi de calculer à penser.
Je ne vous rappellerai pas un dimanche sans rime ni raison? où nous nous attardions sur le latin ratiō, radical de ratus, lui-même participe passé de reor, rērī (penser, supposer, estimer), dérivé de la racine proto-indo-européenne *rē(i)-
Non non, je ne vous le rappellerai pas.

Ratiō signifiait tout autant calculcompte, que raisonnement, raison!

Mais revenons à notre compŭtō.
Lors de son assimilation en ancien français, le latin compŭtō, compŭtāre s’est réduit en cunterconter.
On a donc surtout gardé du mot latin d’origine sa première partie (ainsi que le t de la fin du mot), ce qui explique évidemment pourquoi il n’y a pratiquement aucune ressemblance entre la racine proto-indo-européenne originale et ces verbes français dérivés…

Une fois en ancien français, le mot continua à s’employer tant dans le sens de conter, narrer, que de compter, calculer.

Ce n’est que plus tard, au XIIIème, que l’on a proprement séparé les deux notions de conter et compter: 

  • conter n’allait plus signifier que “narrer”, 
  • alors que sous la graphie savante “compter” - pour laquelle on a exhumé le d’origine -, on n’entendrait plus que le sens spécialisé de “calculer”.

Bon, soyons clair, je ne vais pas vous citer tous les descendants de pŭtō ; en voici quelques-uns, choisis:
 - Au regard de la longue liste des acceptions du latin putō, vous remarquerez que ses dérivés reprennent l’un de ses sens, parfois même plusieurs d'entre eux… -

En anglais nous retrouvons count, (notamment compte, compter), ou encore account, qui peut signifier compte, mais aussi ... compte-rendu, récit!

Toujours en anglais, compute, computer, évidemment, que je ne vous présente pas.



En français, nous avons acompte, certes, mais aussi, reprenant le sens d’apprécier, considérer, évaluer… 
- et là, la parenté avec *pu-to- et putō ne fait vraiment aucun doute -: 
putatif!


Mais la liste est loin d'être finie.
N’oublions pas tous ces dérivés comme …

  • disputer, basé sur dis-putō: examiner de fond en comble (pensez à l'idée de disséquer), discerner, et par extension discuter.
  • imputer, de im-putō.
  • député, du bas latin de-putatus “délégué”, participe passé de de-putō. Ici, il faut comprendre putō au sens de couper: le délégué, c’est le “détaché”.
  • réputation, du latin re-putatio: considération, réputation.
  • amputer, de am-putō, où am- est une variante de ambi-. Comprenons donc amputō comme "tailler tout autour"… 
  • supputer, de sup-putō, où sup- n’est qu’une altération de sub-: sousSupputō signifiait littéralement couper par en dessous, mais au sens figuré, “discerner sous les apparences, et y réfléchir”: supputer!

Et puis, au sens de battre, il nous reste encore …

Allez, je vous laisse deviner: le mot à trouver désigne un élément sur lequel vous marchez, et fait référence à la terre qu’il faut battre pour l’aplanir…

Un indice?


Voyons...

L’enfer et ses bonnes intentions!


OUI!!! Pavé.

Etymologiquement, le pavé, le pavement, est ce que l’on pose sur la terre mise à niveau:… battue!

Pavé nous vient du latin paviō, pavīre: battre la terre, aplanir, niveler, dérivé d’une forme suffixée de notre *pau-2: *pau-yo-.


pavés


L'enfer est pavé de bonnes intentions...


Mais ce n’est pas tout!!

Car le latin paviō - “avoir peur”,
issu lui d’une forme de *pau-2 suffixée en , et qui avait fonction de verbe d’état: 
*paw-ē- (entendez “être frappé”),
nous a ENCORE donné, lui ou son dérivé pudeo - avoir honte, faire honte:

  • peur, impavide, ou
  • pudeur, pudibond, pudique, impudent, ou même 
  • répudier (étymologiquement: frapper pour repousser).

Les jardiniers aussi, ont le droit d'être pudiques


Oui, la peur ou la honte - c'est quand même du latin pudeo pour honte que nous vient le mot pudeur - sont deux émotions qui peuvent être particulièrement puissantes, violentes, qui alors nous frappent, nous assaillent.
C'est ainsi que l'on explique ces constructions latines basées sur *paw-ē- “être frappé”.


Une émotion Maasaï



Alors, ça ne vous épate pas, tout ça?

Que compter et conter ne soient finalement que deux formes d’un même verbe, ou que député et disputer soient des cousins si proches, ou encore
que peur et pudeur soient à ce point apparentés?

Et que pavé fasse partie de toute cette famille!

Et qu’ils dérivent TOUS (TOUS!) d’une SEULE et MEME racine proto-indo-européenne!!



Allez, on en reste là!


Je vous souhaite, à toutes et tous,
un excellent dimanche, une très bonne semaine, et vous propose de nous retrouver …
dimanche prochain!




Frédéric


dimanche 18 janvier 2015

talk talk talk - Qui c'est? - C'est Guillaume! - Guillaume qui? - Guillaume Tell!






(...) I talked more quickly -- more loudly; but the noise increased.  I stood up and argued about silly things, in a high voice and with violent hand movements.  But the noise kept increasing. (...)

Edgar Allan Poe

Un très court extrait de sa nouvelle
The Tell-Tale Heart ("Le coeur révélateur"), 
publiée en janvier 1843


(...) Je causai plus vite, - avec plus de véhémence ; mais le bruit croissait incessamment. - Je me levai, et je disputai sur des niaiseries, dans un diapason très élevé et avec une violente gesticulation ; mais le bruit montait, montait toujours. (...)

Traduction de Baudelaire, forcément






Bonjour à toutes et tous!


En ce dimanche, la suite de notre article d’il y a quinze jours sur le mot langue: Zorro, Dingo et Fredo vous souhaitent une très bonne année!


Car il est vrai - comme certains de mes fidèles lecteurs me l’ont si judicieusement fait remarquer - que nous trouvons d’autres mots pour “langue”, notamment dans les langues germaniques, et qui ne sont pourtant pas des cognats de notre français “langue”.

Pensons par exemple au néerlandais taal - langue, ou même à l’allemand Erzählen, le récit.

"Ceci est le sol flamand"
Manif du Taal Aktie Komitee, mouvement flamingant ni
d'extrême droite, ni à l'esprit étriqué, ni violent, ni ridicule
(et qui n'est pas pour l'amnistie des anciens collaborateurs
nazis non plus)

La Terre vue depuis la sonde Cassini



Ces mots proviendraient-ils d’une autre racine proto-indo-européenne??

(A tout hasard, hein)


Eh bien, la réponse est OUI.


Derrière ces deux mots, la racine proto-indo-européenne …

*del-2

Et cette racine
- et c’est ça qui en fait tout le charme -
signifiait tant raconter que … compter!


- Maisje??
- J'explique.

"J'm'énerve pas, j'explique!"
Raoul Wolfoni (Bernard Blier), dans Les Tontons flingueurs

C’est à partir d’une forme au timbre o: *dol-, que *del-2 s’est imposée dans le groupe germanique.

Ainsi, le taal néerlandais, l’allemand Erzählen, ou l’anglais tale (conte, histoire, récit) en descendent, via le germanique *talo-.

The Tale of Sir Robin (Monty Python and the Holy Grail)


Oh, *del-2 / *dol- nous a aussi légué l’anglais tell - dire, raconter, via le germanique *taljan.

Guillaume Tell, ici avec son fils en vie


Ou encore l’anglais talk! (pour faire simple: parler)




- Bon, et alors, quoi? Tu vas nous expliquer, oui ou non, cette histoire de compter / raconter??
- Oui oui, on y arrive!

En fait, tout tient, en quelques mots, à l’idée d’énumération!

Raconter une histoire, c’est énumérer une série de choses, d’événements, de situations, dans un ordre particulier.

Je vous l'accorde, nous n’entrevoyons que difficilement des liens étroits entre les notions de compter et de raconter.

Et pourtant…

Pensons au français réciter, qui reprend bien cette notion d’énumération, parfois fastidieuse… (ne récitons-nous pas les tables de multiplication?)



Alors que son déverbal récit nous évoque immanquablement une belle et longue histoire

Tudieu, CA c'est du récit!


Les dérivés modernes de *del-2, essentiellement - voire uniquement? - germaniques, nous rappellent clairement le double sens original de la racine, vous allez vous en rendre compte...

En allemand, alors que le verbe erzälen correspondrait à relater, son cousin zählen se traduirait plutôt par … compter, Zahl étant le nombre!

nombres allemands


En vieux norois, nous avions tal: liste, énumération, conversation.

A tal correspondaient tant le verbe tala(ð): parler, dire, discuter, converser, que son pendant telja/talða: dire, déclarer, raconter, mais aussi estimer, ou ... compter!

C'est pas difficile, en islandais moderne, tala désigne le récit, la conversation, mais aussi ... le nombre!


Immeuble islandais morderne
(le Perlan, à Reykjavík - source)

Quant au verbe telja (c'est toujours de l'islandais), il signifie dire, déclarer, raconter, narrer


Le danois tale désigne le discours? Le danois tal désigne le nombre!

Des Danois en nombre



Sachez enfin que le vieil anglais getæl, de la même famille que tell ou tale, signifiait estimation, nombre!


Amusant, non?


Ah, si seulement nous avions la même chose en français! [gros soupir]

(source)


Mais… NOUS L’AVONS!

SOUS NOS YEUX en plus!

Ne vous êtes-vous jamais interrogés sur cette étrange similarité phonétique entre conte et compte? Entre compter et conter?


Eh bien, nous tenterons d'élucider l'énigme... dimanche prochain!



D'ici là, je vous souhaite, à toutes et tous,
un excellent dimanche,
une super bonne semaine,

et vous invite à la suite, dimanche prochain!



Frédéric


dimanche 11 janvier 2015

le dimanche indo-européen est Charlie






« Votre vie quotidienne est votre temple et votre religion. »

Khalil Gibran





Bonjour à toutes et tous!


Bon, pas vraiment envie de m’amuser en ce dimanche, que je considère comme un jour de deuil.


Alors, voici l’hommage du dimanche indo-européen à toutes ces victimes de la barbarie islamiste.
A leurs familles, surtout, et à tous ceux qui les aimaient.



Le prénom Charlie est, vous le savez, un diminutif familier de Charles.





Quant à Charles, il n’est que la francisation, via le latin médiéval Carolus, d’un nom en vieux haut-allemand, Kar(a)l, qui signifiait littéralement homme, ou mari.


On est donc passé du latin [ca-] au français [cha-]!

Oui, c’est un très bel exemple de, de…
- on va voir qui suit le dimanche indo-européen depuis un certain temps - 
de…???

de ...  palatalisation! 

Ici, précisément en passant du ca- latin au francilien cha-.

De palatalisation, il était effectivement déjà question dans le magnifique ceud mìle fàilte chez les Tochariens (A), où j’avais tenté au prix d'efforts incommensurables de vous rendre la notion d’isoglosse Satem-Centum un tant soit peu digeste…

(Mais ce n'était que pure folie.)


Tiens, et pour ce qui est du “s” final de Charles, il n’est qu’un lointain écho du cas sujet des mots masculins en ancien français (< latin -us) ; c’est d'ailleurs le même phénomène qui sera à l'origine du -os de Carlos en espagnol.


Alors, revenons à notre racine germanique Kar(a)l.
On la retrouve bien entendu dans les prénoms Carl, Karl, Carol, Carole, Carla...

Carla



Tiens, ça me fait penser… je connais une très bête charade. Mais vraiment très bête.


  • Mon premier est une laitue
  • Mon deuxième est une laitue
  • Mon troisième est une laitue
  • Mon quatrième est une laitue
  • Mon cinquième est une laitue
  • Mon sixième est une laitue
  • Mon septième est une laitue
  • Mon huitième est une laitue


Et mon tout est un célèbre écrivain britannique


Oui?

Lewis Carroll.

Oui, je sais, mais je vous avais prévenu.

Lewis Carroll


Lewis Carroll, de son vrai nom Charles Lutwidge Dodgson, né le 27 janvier 1832 et mort le 14 janvier 1898, à qui nous devons entre autres le sublime Alice's Adventures in Wonderland.





Carolus? Le latin médiéval Carolus?

S’il ne devait y avoir qu'UN Carolus, il s'agirait bien évidemment de Carolus Magnus,
Charlemagne,
Charles Ier dit « le Grand »,
né un 2 avril dans les années 740, et mort le 28 janvier 814 à Aix-la-Chapelle, roi des Francs et empereur.
Rien que ça.


Le grand Charles...
...et son monogramme ; ça avait de la gueule, non?



Bon, et le vieux haut-allemand Kar(a)l, i’ venait d’où??
D’une racine … germanique: *karlaz-: "homme".

C’est cette racine qui est aussi à l’origine de l’anglais churl, via le vieil anglais ceorl.
Churl se traduirait par rustre, malappris


En vieux norois, *karlaz- est devenu karl: homme, homme libre, entendez, historiquement, un franc-bourgeois.


- Et cette racine germanique *karlaz- provient donc d’une racine proto-indo-européenne!
- Ben… Non, je ne pense pas.

Certes, Pokorny la rattachait à la racine *g̑er-, que Watkins retranscrit *grə-no-: grain.

Oui, pour Pokorny, cette racine évoquait aussi la notion de vieillir, de mûrir, d’“avancer en âge”, ce que va faire le grain, si tout va bien.
Et ainsi, pour ce grand linguiste, elle pouvait désigner métaphoriquement un homme d’âge mûr.

Mais bon, à présent, on n’est plus vraiment trop sûr…

Et on dira tout simplement, comme Watkins, que *karlaz- est une racine germanique d’origine incertaine…



Hebdo?

Apocope de hebdomadaire: Qui revient, qui paraît chaque semaine.

Le mot est emprunté au latin ecclésiastique hebdomadarius, qui désignait un moine en fonction pour la semaine, en un mot, le ... semainier: “celui qui assure un service pendant une semaine”.

Plus tard, on parlera de serviteurs hebdomadaires pour ceux qui se renouvellent chaque semaine (je ne sais cependant pas si l'on peut en déduire la fréquence de leurs rapports sexuels).

Ensuite, l'adjectif étendra son champ lexical pour désigner tout ce qui s'accomplit en une semaine, ou s'étend sur une semaine. On doit être fin XVème, par là...

C'est au XVIIIème - déjà! - que le mot, sous forme nominale, en viendra à désigner une publication qui paraît chaque semaine...

Le latin hebdomadarius était un dérivé du latin impérial hebdomassemaine”, lui-même emprunté au grec ancien ἑβδομάς, hebdomas, dérivé de heptasept.

Lui-même basé sur la racine proto-indo-européenne *septm̥-... sept!

Oui, nous en avons déjà parlé, dans Une semaine en septembre..., que je vous invite à lire ou relire!



Tiens, et pourquoi donc "Charlie hebdo"?
Qu'elle est l'origine du nom du journal ; le savez-vous?

Le journal Charlie fut crée en 1969, par Cavanna, Choron et Delfeil de Ton, en tant que mensuel.

Choron et Cavanna


A l'origine, il n'était en fait que la version française d'un mensuel de BD italien: Linus.
Oui, Linus, du nom de ce personnage des Peanuts, nés de l'imagination du dessinateur américain Charles M. Schulz.


Les Peanuts


Car le journal Linus publiait notamment des comics américains.

Linus


Et donc, pour rester dans l'idée, il fut décidé d'appeler le pendant français de Linus du nom d'un autre personnage des Peanuts: Charlie Brown!


Charlie Brown


Bon, je ne vous ferai pas l'affront de vous expliquer pourquoi le journal en vint à s'appeler Charlie ... Hebdo, hein? Ne me faites pas peur.



Mais ... OUI, le dimanche indo-européen aussi, est Charlie.




Je vous souhaite un bon dimanche, une belle semaine, et vous invite à la lecture d’un nouvel article, dimanche prochain!

























Ah, ils doivent bien se poiler, maintenant, tous les trois enfin
réunis!
(source)



Frédéric Charlie



dimanche 4 janvier 2015

Zorro, Dingo et Fredo vous souhaitent une très bonne année!






Une langue maternelle : cela n'existe pas.
Nous naissons dans une langue inconnue.
Le reste est une lente traduction.

Ulises Drago


Chaque langue voit le monde d'une manière différente.

Federico Fellini


Mal nommer les choses, c'est participer au malheur du monde.

Albert Camus




Bonjour à toutes et tous!

Avez-vous passé un bon réveillon? Et bien commencé l’année?
Je vous le souhaite, de tout coeur…

Ici, du côté du dimanche, il m’a semblé opportun de traiter, au début de ce nouveau cycle, d’un mot qui finalement a sa place ici depuis le début.

J’aurais dû d’ailleurs en parler bien plus tôt.

Car il s’impose de lui-même.

Sans ce mot, on ne peut tout simplement plus parler de linguistique!
En fait - c'est même plus simple - sans lui et ce qu’il représente, on ne peut plus parler … du tout!

Oui, ce mot, c’est …




Langue.


Et ce blog n’est finalement qu’un grand cri d’amour à la langue, aux langues, à la Langue.
Oh, comme c'est bien dit...

Langue, le français langue, est issu du latin lingua, qui a déjà en son temps les deux acceptions que nous connaissons à notre moderne langue:

  • l’organe dans la bouche (la sienne ou non), et
  • le système d’expression commun à un groupe.



C’est dommage, non, que ce mot qui exprime l’idée de communauté, de conversation, d’échanges, soit si différent d’une langue à l’autre…

Pour ne le citer que dans quelques langues:

En anglais ...
- oui, je vous le concède, il y a bien language, mais qui n’est que la transposition du lingua latin, via l’anglo-normand langage / language -
... on dira tongue.


En russe, c’est язык (“yazeuk”): RIEN à voir!


Et ne parlons pas du sanskrit: जिह्व (“jihva”) (et de son expression dérivée “jihva-ti jihva-ti pah”).


Pfff.

Mince alors!
Pour un mot aussi universel, pourquoi si peu de concordances entre les langues indo-européennes?

Hein?
Je vous l’demande!?


Et c’est là qu'un cavalier sort de la nuit, que la linguistique comparative entre en jeu…

linguiste comparatif


C’est là que l’on découvre qu’en fait, TOUS ces mots si différents sont bien… dérivés d’une SEULE ET MEME RACINE PROTO-INDO-EUROPEENNE:


*dn̥ghū-: langue


(Faites comme moi, pensez à l’ami de Mickey, et vous retiendrez la racine très facilement)



Quelques mots d’explication, peut-être??
Allez, d’abord un chouia de théorie minimaliste sur la transformation des voyelles et des consonnes proto-indo-européennes dans certains groupes linguistiques (et je vous offre mes moyens mnémotechniques pour les retenir):

Ce *d du début de la racine *dn̥ghū- peut devenir…

  • d, ou dh en sanskrit,
  • d en latin, et
  • t en gotique (d’ailleurs, on ne dit pas godique)


Ce si curieux n: *n̥, qui est en fait plutôt une voyelle, peut devenir …

  • un a en sanskrit,
  • un en ou un an en latin, et 
  • un un en gotique


Quant au *g, il peut se transformer en …

  • z en vieux slavon d’église (parce que s'il l'on marche sur un vieux slavon d'église, za glisse)
  • g, ou “dj”, gh ou h en sanskrit, 
  • g en latin, et
  • k en gotique…


Ceci étant,
Vous le savez, ou pouvez le supposer, les langues slaves descendent d’un dialecte du proto-slave, lui-même dérivé du proto-indo-européen.

Eh bien, en proto-slave, notre belle racine *dn̥ghū- a dû évoluer pour ressembler à quelque chose comme *jeng’h, puis *jenz-, et devenir *jezykū en slave commun (langue que l’on suppose hypothétiquement avoir été parlée par tous les Slaves avant le IXème siècle).

Un petit passage par le vieux slavon d’église językъ, et … hop, plus qu’un petit pas vers le язык (“yazeuk”) russe moderne!


Pour ce qui est de l’anglais, nous pouvons retracer la racine comme devenant *tungôn- en vieux germanique, puis tuggô en gotique.

En vieil anglais, elle deviendra tunge, pour finalement s’imposer comme tongue en anglais moderne!

C’est toujours elle que nous retrouvons dans le néerlandais tong, le vieux saxon (je l’aime bien aussi, celui-là) tunga, l’allemand Zunge, ou le vieux norois tunga, d’où par ailleurs dériveront les danois et norvégien tunge, ainsi que le suédois tunga

Vieux Saxon



Alors, maintenant, venons-en au latin!
Ce l de lingua est assez curieux, non?
En tout cas, incompatible avec les lois de transformation des consonnes...

 Eh ehm...

Oui, mais…
Avant cette forme lingua du latin classique, il y a eu une forme archaïque ... dingua!
Et à partir de là, ça marche!

Surprenant, ce d chrysalide qui devient un papillon en forme de l?
Oui et non…

Car par exemple, nous retrouvons le même phénomène dans la formation du latin lacrima (larme), qui était à l’origine … dacrima



Quelques autres cognats de langue, pour la route?

Allez, je ne peux vraiment pas m’empêcher de vous donner les transmutations tochariennes de la racine:

  • en tocharien B: käntwā, “langue
  • en tocharien A: käntu: langues (au pluriel)



Et donc, oui, l’anglais tongue, les français langue, bilingue, languette (ben oui: “petite langue”), linguiste, ou encore le russe язык, sont bien tous les descendants d’une seule et même racine
Même si, à première vue...


Ah là là! Trop fort le proto-indo-européen!


Ah oui! Avant de nous quitter, citons encore la ligule,
Petite languette d'un végétal, en particulier pétale unique des fleurs ligulées, ou demi-fleuron des plantes composées ; cette fleur ligulée elle-même.
ligule, là où pointe la flèche



Chères lectrices, chers lecteurs,

Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très bonne semaine, et puis et puis…

Une merveilleuse année 2015, 
pleine de mots
pleine de découvertes
pleine d’échanges et de rencontres

Pleine de langues, quoi!







Frédéric


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