dimanche 8 juin 2014

les sorties du Prince consort





BERGERS: Tous sorciers. Ont la spécialité de causer avec la Sainte Vierge. 

Gustave Flaubert, 
in Dictionnaire des idées reçues 




Bonjour à toutes et tous!



Deuxième volet de notre thème Magie et magiciens!

En ce dimanche, après avoir découvert mage, magie, magique comme descendant de la racine proto-indo-européenne *magh-1, intéressons-nous à … … … sorcier!

Pour reprendre la définition de sorcier donnée par l’excellent CNRTL (“Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales”) - une vraie mine d'or en matière d'étymologie des mots français - le sorcier est une personne à laquelle on attribue des pouvoirs surnaturels et en particulier la faculté d'opérer des maléfices avec l'aide du diable ou de forces malfaisantes.


Tous les livres de Harry Potter.
Harry Potter, ça se lit, et de préférence, en anglais.


Le mot français sorcier apparaît sous la forme sorcerus au VIIIème siècle, dans les gloses de Reichenau.

Le professeur Eugeen Roegiest, dans son “Vers les sources des langues romanes”, nous précise que cette compilation de gloses de la Vulgate de Saint Jérôme est appelée ainsi car, même si ces commentaires ont été vraisemblablement rédigés au milieu du VIIIème siècle dans le nord de la France - peut-être même à l’abbaye bénédictine de Corbie, ils ont été découverts à l’abbaye de Reichenau, sur une île du lac de Constance, en Allemagne.

(Soit dit en passant, l'île monastique de Reichenau, qui conserve les vestiges d'un monastère bénédictin fondé en 724, est quand même classée au patrimoine mondial de l'UNESCO...)

Reichenau


- Euh... Vulgate?
- Mais oui, enfin!!!
La Vulgate, c'est la version latine de la Bible, traduite par saint Jérôme, qu'il a traduite directement depuis le texte hébreu, du moins pour l'Ancien Testament.
Alors que la Vetus Latinavieille latine », la vieille Bible latine), utilisée à l'époque, était traduite du grec de la Septante (la Soixante-Dix pour mes amis d'outre Quiévrain), une version de la Bible hébraïque en langue ... grecque (ben oui, 'faut suivre).


Saint Jérôme, par Le Caravage (1606) (Saint Jérôme, bien
que reconnu comme traducteur remarquable, n'a jamais été
vraiment réputé pour son sens de la décoration et pour le
caractère cosy de son intérieur)

Vieille latine


Ce proto-français sorcerus (ou sorcerius) provient vraisemblablement du latin tardif *sortiarius, littéralement « diseur de sort », ou « jeteur de sort », lui-même dérivé du latin classique sŏrtem, accusatif de sŏrs, qui désignait un tirage au sort par lequel on consultait les dieux.

Par extension, le mot désignait aussi le sort tel que nous l’entendons, le destin

Vous l’aurez compris, notre français sort est bien un descendant du latin sŏrs, ce qui explique son “t” final, nous rappelant avec émotion ce très très lointain accusatif sŏrtem


Mais bon, le hic, c’est que le verbe latin serō, serere, dont provient sŏrs, ne signifiait d’aucune façon tirer au sort, ou consulter les dieux!!!

Eh non! Il signifiait tout simplement trier, aligner.

Alors, comment peut-on expliquer ce curieux glissement de sens?

Rien n’est hélas vraiment clair.

Mais on suppose qu’il y a un lien avec le tirage au sort, où les lots étaient alignés avant que le tirage ait lieu ; qu’on alignait entre eux les objets destinés à prédire l’avenir en utilisant un fil pour les réunir (Bréal & Bailly, Watkins)

Pour Lewis & Short, c’est encore plus simple: il n’y a aucun rapport! Il y aurait eu en fait contamination du sens de sŏrs par celui de fors: « hasard, fortune, sort » …

Quoi qu’il en soit, le latin serō - alors oui: il y avait deux verbes latins serō: serō aligner, et serō: semer ; ici on parle bien de serō aligner - provient d’une racine proto-indo-européenne!!

Aaaaaaaah...


Et en l’occurrence:

*ser-3.


Qui signifiait aligner, ordonner, insérer, voire même relier, mettre ensemble…


Pour être un peu plus précis, c’est une forme suffixée au timbre zéro (sans voyelle pivot) de notre racine *ser-3: *sr̥-ti-, qui est à l’origine du latin serō.


Ah, on lui connaît une solide descendance, à *ser-3!

Evidemment, outre sorcier, il y a sorcière!

La salle d'audience, lors du procès des sorcières de Salem


Mais aussi, pour rester dans la même veine: ensorceler, ou … sortilège.

Le latin sortilegus, qui désignait à l’origine le sorcier, le devin, est un composé de sŏrsprédiction, oracle ») et de legochoisir »).
En latin médiéval, il est devenu sortilegiumtirage au sort, divination, sortilège »).

Nous ne l’utilisons plus à présent, sous sa forme sortilège, que pour désigner l’action de jeter un sort , un maléfice, ou encore un artifice de sorcier.

Le sortilège est encore pour nous, mais au figuré, ce qui envoûte l'âme ou l'esprit.


L'enfant et les sortilèges, oeuvre lyrique fruit de la
collaboration de Ravel et de Colette!


Toujours à partir du latin sŏrs, et tiré du latin sortiritirer au sort, fixer par le sort, obtenir par le sort » puis, par extension « choisir »), nous avons … sortir!

Oui, je sais, c'est très surprenant!
De tirer au sort, le mot en est venu à signifier passer du dedans au dehors.
Très curieux.
En plus, nous avions bien le verbe issir (sortir), que cet étrange sortir a évincé à partir du XVIème siècle...

Alors quoi??

Me risquerai-je à une tentative d’explication? Allez, allons-y (mais c'est juste pour vous faire plaisir):
Tirer au sort” se faisait en extrayant, en SORTANT quelque chose d’une urne, d’un sac.
Les deux notions se seraient à la longue mélangées…

Notez, nous utilisons toujours bien le terme sortir pour parler des cartes à jouer, ou des boules numérotées tirées au sort lors d’un jeu de hasard, d'une tombola ou d'un loto…




Toujours basé sur la forme proto-indo-européenne *sr̥-ti-, toujours dérivé du latin sŏrs, il y a encore assortir, ou assortiment
Nous retrouvons bien ici le sens de base de la racine *ser-3: ordonner, mettre ensemble des choses qui se conviennent….

Ou encore consort: qui, littéralement, partage le même sort.  (sŏrs, avec le préfixe -con: avec)


Philip, Duc d'Edimbourg, Prince consort (à droite)

Philip, qu'au vu de ses invraisemblables gaffes on aurait effectivement parfois envie de sortir... 
http://www.telegraph.co.uk/news/uknews/prince-philip/9883276/Duke-of-Edinburghs-best-gaffes.html 
http://www.mirror.co.uk/news/uk-news/prince-philip-quotes-relive-65-1445185

En justice, on parle, au pluriel, des consorts: ceux qui ont un intérêt avec quelqu’un dans un procès, dans une affaire civile.
En d’autres termes, qui vont partager le même sort que le justiciable, qui vont morfler comme lui…

- Consortium?
- Bingo!

Tout comme consort, consortium évoque l’idée de partager le même sort.
En latin, consortium signifiait association ; nous le comprenons à présent plus restrictivement comme l’association d’entreprises pour des opérations en commun.


Et puis, vous aurez déjà fait le lien entre *ser-3 et l’anglais to sort: trier.


Mais un autre dérivé du latin sŏrs - et pas un petit - c’est notre français … sorte!

Oh ben oui! Sorte désignant l'espèce, ou la façon, amplement utilisé dans ces expressions comme "de sorte que", "de la sorte" ...

Il faut vous dire que sŏrs, et ce déjà à l'époque impériale, avait pris le sens de «catégorie, sorte» - c’est dans cette acception que Lucrèce l’utilise, dans son De rerum natura (De la nature des choses).
Rien de choquant, puisque - nous l'avons vu - le verbe serō signifiait bien trier, donc portait déjà en lui cette notion de catégorisation.

Oui, on retrouve encore une fois cette notion de trid’ordonnancement appartenant au champ sémantique de *ser-3

C'est par la suite, que de la catégoriesŏrs en est venu à désigner la manière, la façon.


De rerum natura


Bon, il est aussi possible que *ser-3, par une forme suffixée *ser-ā-, fût à l’origine du latin sera: le verrou, la serrure
D'où nous vient le français serrure!
Ouuuais… L’explication pourrait en être que dans le verrou, les différents composants doivent ... s’aligner
Bah! Vous en faites ce que vous voulez, c'est vous qui voyez!


Et puis, *ser-3, sous sa forme de base, nous a également donné quelques mots que vous ne pourriez JAMAIS (JA-MAIS) associer à sort, sorcier, ou même sorte, ou sortir!!!

JAMAIS!

Mais ça... ... ...
Ce sera pour la prochaine fois!

Mwouuui. Rythme vacances. Il faudra vous y faire.

Patience, je vous promets quelques surprises pour dimanche prochain, dont une magistrale ; je n'en dirai pas plus...

Mais clairement, on n’en a pas encore fini avec *ser-3!


- Mais donc, sort / sorcier, assortir, consort et sortie descendent de la MEME racine proto-indo-européenne??
- Eh ouais! On ne croirait pas, hein!?





Je vous souhaite un excellent dimanche, et une très bonne semaine!

A dimanche prochain!





Frédéric


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