- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 24 février 2013

Tu quoque, Brutis, belli-fili mi







Bon, la semaine dernière, on n'avait pas grand-chose à se mettre sous la dent, pour ce qui est de l'étymologie de "gendre".

Peut-être aurons-nous un peu plus de chance avec l'étymologie de… bru?



Qu’importe que le fils meure pourvu que la bru soit privée de mari.
Proverbe yiddish 



Pour quand la bru prend de la bouteille


Bonjour à toutes et tous,


Quel mot bizarre que ce "bru", ne trouvez-vous pas?
Ca ne sonne pas français. On dirait qu'il y manque la fin…

D'ailleurs, je ne dois pas être le seul à le trouver curieux, car on est en train de l'oublier, pour le remplacer par le plus joli "belle-fille"...

- soit dit en passant et en toute honnêteté, je trouve ça dommage, car bru et belle-fille ne sont pas des synonymes. Et allons même un peu plus loin: les synonymes ça n'existe pas!
On peut certes trouver des mots avec des sens très très très proches, mais rarement - ou jamais - parfaitement identiques... C'est aussi ça, la beauté d'une langue!
(Des synonymes parfaits? Si vous en connaissez, envoyez-les moi, on en discutera!)

En matière de synonymes:
La bru est l'épouse du fils.
Alors que la belle-fille est la fille née d’un lit antérieur de l’un ou de l’autre des deux époux, ou - oui, aussi - l'épouse du fils.

Je suppose que vu la complexité du tissu familial actuel, où il devient pratiquement impossible de savoir qui est qui dans les relations parents-enfants de nos familles décomposo-monoparentalo-recomposées (selon parfois plusieurs itérations, et pas toujours dans le même ordre), le terme bru, trop précis, trop limité, n'a plus vraiment sa place.

Mais soit!
C'est le même phénomène: être confronté à trop de complexité dans l'utilisation d'un mot dont le champ sémantique est limité - c'est du moins comme ça que je me l'explique - qui a fait choisir le terme loch aux Ecossais...
- Aparté: le ch du bout du mot est à prononcer non pas comme dans loque ou loche, mais bien avec un son guttural rappelant une jota espagnole.
Si vous êtes un journaliste français, de grâce n'essayez même pas; ici on se souvient encore de nos côtes douloureuses à force de hurler de rire, de nos maux de dos à force de nous rouler par terre, en entendant les journalistes des chaînes françaises prononcer le nom de la ville où se signait le Traité sur l'Union Européenne: Maastricht
Ah quelle belle époque! On se ruait sur toutes les chaînes françaises au moment des journaux du soir... Et on zappait de l'une à l'autre pour être sûrs de ne surtout pas rater LE MOT. -
Non, ça ne se prononce pas Masstrichte. Ni Masstricte. Je vous jure que non. Plutôt Mââstricht. Pour vous aider à prononcer la fin, le ch se prononce comme dans le mot écossais loch.
Maastricht c'est non, mais encore faut-il le prononcer
correctement
En plus, c'est très beau Maastricht

Euh, je m'égare, je reprends ici ma phrase...
C'est le même phénomène - c'est du moins comme ça que je le comprends - qui a fait choisir le terme loch aux Ecossais...
On traduit souvent loch par lac, mais ce n'est qu'en partie exact: si un jour vous allez en Ecosse - ce que je vous souhaite!!!! - vous allez vous retrouver devant des étendues d'eau: la mer, des lacs, des bras de mer, des lacs qui se jettent par un fin couloir dans la mer, des rivières qui sont envahies d'eau de mer lors des marées - et remontent dans les lacs, des estuaires qui ressemblent à des lacs, et puis encore et encore de l'eau.
Et des côtes (sur la façade occidentale en tout cas) incroyablement tourmentées, déchiquetées...
Un peu comme nos côtes à nous après l'épreuve de Masstrichte.

Et à un certain moment, même en bord de mer, vous finissez par douter: est-ce de l'eau douce, ou pas? Sur ma droite, c'est la mer, mais à gauche? Ce que je vois là, c'est un fjord, ou bien, au bout, y a-t-il quand même une bande de terre qui sépare l'étendue d'eau de la mer?? C'est une île de mer, là-devant, ou c'est juste l'autre rive???
Les Ecossais, pragmatiques, ont arrêté de se faire ..ier (ici, le ch est en début du mot - et peut se prononcer comme dans Masstrichte) et ont magistralement décidé d'appeler loch tout ce qui correspondait à une étendue d'eau suffisamment euh... étendue. Et voilà.

Notons quand même que le lac français n'est pas aussi limpide que ça... (ce qu'en dit Wikipedia)

Loch

Quoi qu'il en soit, bru est bien un mot de la langue française.
Mais - on le sent intuitivement - nous ne l'avons emprunté ni au latin, ni au grec.

Enfin, quand je dis qu'il ne provient pas du latin…

Disons que ce mot, dont nous trouvons la première trace écrite au XIIème siècle, provient bien du bas latin - comme beaucoup de nos mots finalement - mais pas de NOTRE bas latin, celui à la base du français, celui qui était parlé en nos contrées.

Non, ici il s'agit du bas latin… des Balkans.
Je sais, c'est dingue.

La péninsule des Balkans

Et le mot en bas latin des Balkans (je vous jure que c'est pas une blague) dont "bru" provient, c'était brutis / bruta, "belle-fille".

Brutis / bruta n'était pas une altération du latin classique; cela aurait été un peu trop facile…

Non, en fait il avait été introduit dans la région (dans les Balkans, enfin!!!) par les Goths au IIIème siècle, sous la forme *bruþs: jeune mariée, jeune femme, lors de leurs avancées dans l'Empire romain…

- Bon, et les Goths, ils l'ont trouvé où, alors?

- Dans ton … Mais enfin, qu'est-ce que vous me faites dire??? ... En proto-germanique, bien sûr!
Sous la forme *bruthiz. Qui s'appliquait à la femme sur le point, ou en train d'être mariée.

Et le proto-germanique *bruthiz provenait … d'une racine proto-indo-européenne?

Ben non.
Ou peut-être oui.
'Sais pas.

On pourrait supposer une ascendance proto-indo-européenne à la sémillante racine proto-germanique *bruthiz, mais non, on n'en retrouve aucune trace.

Ce qui est intéressant, cependant c'est ce chevauchement des deux notions de "jeune mariée" et de "belle-fille" que l'on retrouve diversement dans brutis, *bruthiz et *bruþs.

Dans ce cas précis, on pourrait parfaitement penser que la racine proto-indo-européenne originale signifiait bien "jeune mariée" ET "belle-fille".
En même temps.
Elle qualifiait une seule et même personne…

Car chez nos ancêtres indo-européens - je vous ai déjà suffisamment tanné les oreilles (ou plutôt les yeux) avec ça - la femme mariée venait vivre dans la famille de son mari.
Donc, la seule "jeune mariée" dont il pouvait être question dans la maison, c'était la belle-fille.


Les Tochariens B adoraient tourner en
ridicule les coutumes des Tochariens A

Point donc, à ce jour, de racine proto-indo-européenne à l'origine de *bruthiz à vous donner, mais il existe une piste - qui vaut ce qu'elle vaut - qui permettrait de rapprocher *bruthiz de la racine verbale proto-indo-européenne *bhreuə-, dont les signifiés étaient "cuire, bouillir, infuser, brasser, préparer du bouillon …" (Pensons au brouet).
Racine sympa d'ailleurs, 'faudra qu'on y revienne...!

Si cette piste est à suivre, nous pourrions alors supposer que la jeune mariée avait comme tâches définies, dans sa nouvelle maison, de faire la cuisine.

Rien n'est certain, mais bon, je trouve la piste plausible.

Mais de toute façon, et là, ça devient plus tangible, le proto-germanique *bruthiz s'est décliné dans - notamment - le vieux frison breid, le néerlandais bruit, l'allemand Braut (fiancée), ou l'anglais… bride (par le vieil anglais bryd: jeune mariée, ou fiancée).


Mais je dois bien vous l'avouer, je ne vous dis pas tout…


Certes le gothique *bruþs s'est transmis au bas latin (des Balkans).
Ce que j'ai escamoté, cependant, c'est qu'il existait bien un terme latin pré-existant pour belle-file: nurus.

Et nurus nous arrivait bien d'une racine proto-indo-européenne!!!!
Aaaaaah….
En l'occurrence:

*snusós- (littéralement: belle-fille)

Ni nurus ni le proto-indo-européen *snusós- n'ont "souché", à ma connaissance, de mot français.
Mais nurus est toujours bien présent en italien: nuora, en occitan: nòra, en portugais: nora, en roumain: noră, en sarde: nura, en espagnol: nuera
Eh oui, les francophones ont parfois le sentiment d'être au coeur du centre du nombril des langues romanes. Ben non!

Alors, pourquoi l'ensemble des langues romanes ont conservé des mots basés sur nurus, sauf le français, je n'en sais vraiment rien... Si quelqu'un a une idée, qu'il se manifeste! C'est d'autant plus curieux que le roumain a bien conservé nurus, alors que c'est dans la région des Balkans qu'est d'abord apparu le terme brutis...
Et qu'à l'inverse la Gaule est à l'extrémité opposée du territoire de l'Empire...
Des mouvements de troupes entre les Balkans et la Gaule, des échanges commerciaux privilégiés entre les deux régions, des populations qui ont précisément quitté les Balkans pour la Gaule ... ...??

Ceci dit, on retrouve encore la racine proto-indo-européenne *snusós- hors des langues romanes et germaniques.

Comme…
  • en sanskrit: स्नुषा (snuṣā́),
  • en grec ancien: νυός (nuós),
  • en arménien: նու (nu)…

En vieux slavon d'église? (Oui, je sais que vous l'aimez bien): *snъxa, sur lequel le russe moderne сноха (snoxa) s'est basé… (x à prononcer comme dans loch...)

Oui, il faut bien le dire: elle est partout cette racine, sauf en français.


Surpris par la transformation de *snusós en nurus?
  • Quant à la disparition du s initial, sachez que le s est particulièrement instable dans les racines proto-indo-européennes, et l'on remarque qu'à l'initiale, quand il précède une autre consonne, il disparaît parfois dans certaines langues indo-européennes dérivées, typiquement l'arménien, le grec et le latin...

    On parle d'ailleurs de s mobile en parlant du phénomène de l'alternance des paires de mots avec ou sans s avant une consonne initiale, que l'on retrouve dans des racines au sens identique.

    Un exemple? *(s)ten-, qui désignait le tonnerre, et que le latin a conservé sous la forme tonare...


Mais bon, que tout ça ne vous empêche pas de passer un excellent dimanche, et une très bonne semaine!


- Eh oh!! Et alors quoi, finalement? C'est quoi la racine proto-indo-européenne pour belle-fille? Enfin, bru. Celle qu'on ne retrouve pas, mais qui serait basée sur *bhreuə-, ou bien *snusós-?

- Mais, à vous de choisir! Personnellement, je pense que les deux pistes sont bonnes; nous avons déjà vu, à plusieurs reprises, des racines proto-indo-européennes différentes évoquer pourtant des notions très très proches.
Comme des synonymes, quoi...




Allez, à dimanche prochain!






Frédéric

article suivant: Ah mes aïeux!

dimanche 17 février 2013

C'était qui, encore, le gendre d'Agamemnon?




Il en croit nos transports ; et, sans presque m'entendre,
Il vient, en m'embrassant, de m'accepter pour gendre

In Iphigénie, Racine ; tragédie créée à Versailles le 18 août 1674.


Ah les alexandrins, ça a de la gueule quand même...
Mais saviez-vous que dans Iphigénie, à deux reprises, Agamemnon parle en vers octosyllabiques?
Dans sa fureur, sa précipitation... Je suppose que Racine voulait manifester, par cette rupture de rythme,  le chaos dans l'âme de son personnage, l'absence d'équilibre, le manque de réflexion...
Soit!

Iphigénie et son père Agamemnon, prêt à éructer un
octosyllabe. Notez, appeler sa fille Iphigénie dénote déjà une
certaine instabilité.

Bonjour à toutes et tous!


Aujourd'hui, la suite de notre grand sujet sur les mots basiques, avec les mots qualifiant les membres de la famille.

Nous venons de voir frère et soeur; temps pour nous de passer au… gendre!

Et je vais devoir vous décevoir: nos avons DEJA traité de la racine proto-indo-européenne qui se cache derrière "gendre".

Mais oui! Vous rappelez-vous de Tour de France et Tour de Babel?

Nous y avions traité de la racine proto-indo-européenne *genǝ-, aux signifiés tels que donner naissance, enfanter, engendrer.

"Gendre", attesté au XIIème siècle, provient du latin generum, l'accusatif du latin gener (mari de la fille), de la famille de gigno: engendrer.

Et le latin gigno est bien entendu basé sur *genǝ-...

Ce qui ne veut nullement dire que le gendre, le beau-fils, le mari de la fille de quelqu'un, est celui qui, étymologiquement, engendre!

En réalité, "gendre" ne signifie guère plus que "parent, ayant un lieu de parenté"…
C'est un mot fourre-tout, générique. (Oui, générique provenant de la même racine *genǝ-)

Surprenant?
Pas vraiment, surtout si vous repensez au caractère patrilocal de la société indo-européenne (si à cet instant, devant votre écran, vous pensez et/ou dites uh? ou émettez toute onomatopée monosyllabique équivalente - ce que Racine aurait mis en octosyllabes - relisez donc Oh les filles, oh les filles).

Le proto-indo-européen semble pendant longtemps ne pas avoir eu de nom précis pour désigner l'époux de la fille.

La nouvelle épouse devait quitter son clan pour celui de son époux; il fallait donc une façon de nommer cette jeune épouse au sein de sa nouvelle famille, nous y arriverons bientôt...

Mais à quoi bon, pour la famille de la mariée, avoir un nom spécifique pour désigner l'époux de leur fille?
Car la famille originale de l'épouse n'avait pratiquement plus de contact avec cette dernière et le clan auquel elle appartenait désormais ; les liens entre la nouvelle mariée et son clan d'origine étaient tout bonnement rompus.

La nouvelle épouse, en se mariant, avait changé de maison, de vie, et n'avait plus qu'à s'y habituer (voir Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?)
Ah oui, on ne rigolait pas chez les Indo-Européens…


C'est du moins ce que Sergueï Sakhno nous apprend, dans son Dictionnaire russe-français d'étymologie comparée.


- Quoi, et c'est tout?!
- Ben oui, on ne peut pas inventer l'étymologie non plus...!
L'intérêt du mot gendre, c'est que justement par son caractère générique, il nous raconte un bout de la vie chez nos ancêtres Indo-Européens.
C'est déjà ça...


Charles Le Gendre, né français,
devint général américain, puis
diplomate, conseiller du ministre
des affaires étrangères de l'Empire
du Japon, avant de devenir conseiller
de l'Empereur de Corée!! (sans rire)




Bon dimanche, bonne semaine, et à dimanche prochain!!





Frédéric



dimanche 10 février 2013

Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?


article précédent: Quand les hommes vivront d'amour



Sœur Anne, vous l'aurez reconnue, c'est celle qui ne voit rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie  - à propos d'herbe, je ne sais pas ce qu'elle prenait, mais ça devait être de la bonne.

Il s'agit de la jeune soeur de la nouvelle épouse de Barbe Bleue (ou plus correctement de La Barbe bleue) de Charles Perrault, paru avec Les Contes de ma mère l'Oye en 1697.
Ca ne nous rajeunit pas.


Elle dévisagea sa soeur, puis la dépoitrina et enfin la déjamba.
Raymond Queneau, Le Dimanche de la vie



La Barbe Bleue s'apprêtant à trancher le cou de la soeur
d'Anne.  (Avant de s'emparer de la peau d'Anne)
Ah non, je confonds.


En proto-indo-européen, la racine *s(w)e- était un pronom réfléchi à la troisième personne, se référant au sujet de la phrase.
Simple: nous lui devons le "soi" français, ou le "self" anglais.

Quant à la racine proto-indo-européenne *esōr-, elle désignait la femme (l'être humain de sexe féminin, pas l'épouse).



Oh, mais vous êtes là!

Bonjour à toutes et tous!

Où j'en étais, moi??

Ah oui, voilà!



Nous connaissions déjà les racines proto-indo-européennes *dhē- et *genǝ-, l'une à l'origine de "femme" en tant que celle qui allaite et l'autre, source des mots en gyné-, se focalisant plutôt sur le rôle de procréatrice de la femme.

*esōr-, c'était la femme en tant que ... femme!


La relation entre *s(w)e- et *esōr-?
Eh bien on suppose que la racine proto-indo-européenne *swesor- est, à l'origine, un composé de *s(w)e- et de *esōr-.

Sa signification? Soeur!

Soeur Emmanuelle (la vraie, l'originale, pas celle de
Soeur Emmanuelle IV)

Sir Laurence Olivier

- Oui, on continue notre grand sujet sur les mots désignant les membres de la famille. Nous avions vu frère la semaine dernièresoeur me paraît plus qu'à sa place pour ce nouveau dimanche… -

Et l'on peut comprendre le composé *s(w)e- *esōr- comme désignant "une femme de chez soi".
Entendez une femme du même sang, du même clan, de la même famille.

Cela est particulièrement important dans une société exogame comme l'était la société indo-européenne, où la règle matrimoniale imposait de chercher un conjoint à l'extérieur de son groupe social.

La notion de soeur - si tant est que cette hypothèse est exacte, que donc *swesor- est bien un composé de *s(w)e- et de *esōr- - ne portait donc pas vraiment sur la relation des enfants entre eux, mais bien sur l'interdiction du mariage entre frères et soeurs.

Les relations frère-soeur ne sont pas démesurément
exogames, dans Hotel New Hampshire, de
John Irving


Quoi qu'il en soit, la racine *swesor- s'est déclinée dans le latin soror (soeur).
De soror découle l’ancien mot français sor / suer au cas sujet et seror au cas régime (issu de sorōrem, l'accusatif de soror).
De ces deux versions du mot, c'est le cas sujet qui l'a emporté, en raison de son utilisation fréquente au vocatif.
Et donc, notre français moderne soeur descend de sor / suer.

On retrouve la même construction dans d'autres langues romanes.
Ainsi, en occitan, nous trouvons: sòr, en italien: sorella, ou en roumain: sora


Notre racine composée proto-indo-européenne,
cette fois munie de sa deuxième partie *sor- au degré zéro, ...
[donc sans la voyelle pivot, encore appelée la voyelle d'ablaut - ici le o - ou encore, si vous préférez, sous une forme non-syllabique
... pour devenir ainsi *swesr-, a donné le proto-germanique *swestar (ou *swestēr selon les écoles), à la base de tous ces mots désignant la soeur dans les langues germaniques, comme l'anglais sister, l'allemand Schwester, le néerlandais zuster, ou - allez, encore un - le norvégien søster.

Oui, comme frère et brother, soeur et sister proviennent d'une même racine proto-indo-européenne.

Mais n'allez surtout pas croire que la racine *swesor- n'a ensemencé que les langues romanes et germaniques!!

Oh que non!

Disons-le carrément, la décidément très populaire racine proto-indo-européenne *swesor- se retrouve en fait dans pratiquement toutes les familles de langues indo-européennes!

On la reconnaît dans le sanskrit स्वसर svasar-, l'avestique shanhar-, le lithuanien sesuo, le vieux slavon d'église sestra - d'où dérive par exemple le russe сестра ("sistra"), le vieil irlandais siur, le gallois chwaer (vous voulez un tuyau sur la prononciation du gallois: le gallois ne se prononce JAMAIS comme il s'écrit),  le persan خواهر (ḫwāhar)… Et dans bien d'autres langues…

Persan

Bon dimanche, ...

- Hé là coco, tu vas pas t'en tirer comme ça!
Tu nous sors que *esōr- veut dire femme, et puis soeur dans un soi-disant composé...
Mais à part ça, AUCUNE trace de cette prétendue racine *esōr- dans d'autres mots.
FACILE...

- Ah vous voilà aussi! Bonjour! Je m'inquiétais, me demandais où vous restiez...
Eh bien, il est vrai que nous ne trouvons plus de trace de *esōr- sauf dans ses composés...

- Ah, je l'savais! Du grand n'importe quoi!!!

- Dans SES composés. Car il y en a un autre.
Qui, ab absurdo, permettrait d'ailleurs de renforcer l'hypothèse selon laquelle  *swesor- est un composé de *s(w)e- et de *esōr-...


Vous rappelez-vous de vos cours de latin?
Moi, il y avait un mot que je trouvais totalement incohérent, qui ne sonnait pas latin, et qui en plus, ne nous servait à rien, vu qu'aucun mot français n'en descendait.
Et pourtant, ce mot était assez courant en latin...

Je veux parler de uxor, la femme! Mais en tant qu'épouse.

Apparemment, uxor n'est pratiquement plus usité qu'en jargon légal anglais américain, quand on veut parler de l'épouse sans précisément la nommer: "Mr. John Doe et uxor (aussi abrégé en et ux.)".
On le trouve aussi dans l'adjectif anglais uxorious, que l'on pourrait traduire par excessivement dévoué - ou soumis - à sa femme.

Et le latin uxor provient de l'assemblage des deux racines proto-indo-européennes *esōr- et *euk-.
Curieusement, *euk- ne signifiait pas émettre un renvoi, mais bien s'habituer.

*euk-esōr-, en fait *uksor-, désignait la femme qui s'habitue.

Qui s'habitue à quoi?
Mais à sa nouvelle vie, pardi, dans sa nouvelle maison, celle de la famille de son époux...
Puisque l'épouse indo-européenne rejoignait systématiquement la maison de l'époux.

Notez quand même qu'une autre théorie existe, selon laquelle ce n'est pas la racine *euk- qu'il faut voir accolée à *esōr- pour former le latin uxor, mais bien *wegh- "transporter, déplacer".
Ce qui finalement correspond à la même idée, *uksor- désignant alors la femme qui est déplacée vers sa nouvelle maison...





Bon dimanche, bonne semaine, et…
A dimanche prochain!




Frédéric

dimanche 3 février 2013

Quand les hommes vivront d'amour


article précédent: Oh les filles, oh les filles




(…)
Dans la grande chaîne de la vie,
Où il fallait que nous passions,
Où il fallait que nous soyons,
Nous aurons eu la mauvaise partie

Quand les hommes vivront d'amour,
Il n'y aura plus de misère
Et commenceront les beaux jours,
Mais nous nous serons morts, mon frère
(…)
paroles et musique: Raymond Lévesque



Les voix sont approximatives,
les chanteurs ne sont pas en mesure,
ils ont oublié les paroles…
Et pourtant, et pourtant… 
Aaah, c'est beau, c'est si beau…


Bonjour à toutes, bonjour à tous!

Nous sommes toujours en plein dans notre cycle des mots basiques, entamé il y a maintenant plusieurs dimanches (Terre des hommes? Pléonasme!, le dimanche 4 novembre 2102).

Dimanche dernier, nous parlions, après avoir traité du fils, de la fille.
Continuons dans notre recherche sur les racines proto-indo-européennes à l'origine des mots désignant les membres de la famille.

Et oui, vous l'aurez deviné, aujourd'hui nous allons nous intéresser au mot frère.

Jean-Luc, mon grand frère (et moi!)

... Qui nous vient, évidemment, d'une racine proto-indo-européenne, j'ai nommé…

*bhrāter-


- Euh, mais, comment passe-t-on de *bhrāter- à frère??
- Oui, bonne question!

Selon les lois de transformation consonantique, la consonne proto-indo-européenne *bʰ peut devenir, en latin, b ou f.
Elle deviendra f quand elle est placée au début du mot, ce qui est le cas ici!

En latin, *bhrāter- s'est mué en frāter.

En 842, à l'occasion des Serments de Strasbourg, Louis le Germanique s'exprime encore dans une langue romane à peine séparée du latin vulgaire.

Et quand il parle de son frère Charles le Chauve, il utilise le mot fradre.

Serments de Strasbourg
(ah ça, les photocopieuses,
à l'époque...)

Louis le Germanique

En ancien français, la mutation continue, pour devenir frere.
De là, plus qu'un pas pour obtenir notre moderne "frère".

Quoi? Le texte du serment prononcé par Louis le Germanique? Mais certainement, le voici!
"Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit."

Et en français, ou presque:
"Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d'aujourd'hui, en tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l'équité, à condition qu'il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles."

Donc, en résumé, il accepte de ne jamais prendre, avec Lothaire, de plaid des mains de Charles, ce qui serait dommageable au pauvre Charles, car il devait être particulièrement frileux. On peut supposer que le pauvre Charles, désormais chauve, se mettait des plaids sur la tête pour se la tenir au chaud.
Ou alors je n'ai pas tout compris?

Charles le Chauve, avec son plaid rouge autour
du cou, et une chaufferette sur la tête
Plaids (on voit bien le plaid rouge de Charles,
là sur la gauche)

La plupart des autres langues latines se baseront sur le latin frāter pour créer leur version du mot "frère"…
Ainsi, par exemple, on retrouve l'occitan fraire, ou le roumain frate...

La racine proto-indo-européenne *bhrāter-, par le proto-germanique *brōþēr, a permis de créer le vieil anglais brōþor, d'où nous arrive l'anglais brother, bien entendu.
- et donc oui, même si cela paraît surprenant, frère et brother sont issus de la même racine, et donc pas si éloignés l'un de l'autre qu'on pourrait le croire de prime abord... -

Mais du proto-germanique proviennent également le néerlandais broder, l'allemand Bruder, le danois broder, le norvégien bror...

Danois (oui je sais: facile)

En irlandais nous trouvons encore, toujours issu du proto-indo-européen *bhrāter-, bráthair.

En grec ancien? Voilà: φράτηρ (phratēr).

Et en breton peut-être?? Breur…


Sans oublier le tocharien A pracar.
Pour ne pas rester en reste, on parlait aussi de procer chez les Tochariens B…

Oui, il faut quand même savoir que les Tochariens B râlaient tellement d'être toujours considérés comme des B par rapport aux A qu'ils attendaient patiemment qu'un nouveau mot arrive chez les A, et alors, avec un malin plaisir, ils le reprenaient en le modifiant très légèrement, juste ce qu'il fallait pour que ce ne fût plus tout à fait le même que chez les A, mais pour que ces derniers puissent encore parfaitement le reconnaître.
Juste pour les embêter.
Par pur dépit.
Eh oui, ils étaient comme ça les Tochariens B….

C'est par là qu'ils vivaient, nos Tochariens...

Précisons encore qu'en sanskrit, *bhrāter- s'était dérivé en रातृ (bhrātr), qu'en lituanien, "frère" se traduit toujours par brolis, et qu'en persan, notre *bhrāter- est devenu برادر (birādar)....

Enfin, par le proto-slave bratъ, les langues slaves ont repris *bhrāter- pour en faire notamment, en russe, брат ("brat"), en polonais brat, ou encore en tchèque bratr


Et puis, nous comptons quelques autres dérivés du latin "frāter" en français: fraternité, fraternel, fratrie, fratricide, confrère, confrérie




Bon dimanche, bonne semaine!
Et, fraternellement, à… dimanche prochain!





Frédéric

PS: plaid: du latin placitum: cour de justice barreau; vieux mot qui signifie discours, entretien, lieu où l'on plaide, voire querelle, procès. Ici, il signifie plus précisément convention, accord, engagement...

PPS: Tochariens (ou Tokhariens): Au IIe siècle av. J.-C., un peuple appelé Τόχαροι - Tókharoi  par les Grecs (attesté chez Strabon, puis chez Ptolémée) s'est installé en Bactriane, à l'ouest du Pamir. Il a donné son nom à cette région: la Bactriane du premier millénaire de notre ère est souvent appelée "Tokharistan" (ou parfois "Tokharestan"dans les textes français).
Sur les manuscrits ramenés du bassin du Tarim par les expéditions archéologiques européennes et japonaises, figurait une langue inconnue qui fut d'abord appelée la "langue I". Le turcologue allemand F. W. K. Müller lui donna en 1907 le nom de tokharien.
On a depuis découvert des fragments d'écriture qui attestent d'au moins deux langues tochariennes, sensiblement différentes, que l'on a pragmatiquement nommées la langue A et la langue B. On a trouvé des mots dans les langues A et B qui semblaient provenir d'une troisième, que l'on a identifiée comme le tocharien... C. Ben oui.
Le tocharien a dû progressivement disparaître après 840, quand les Ouïghours, chassés de Mongolie par les Kirghizes, se sont déplacés vers le bassin du Tarim. Cette théorie est d'autant plus plausible que l'on a découvert des traductions de textes tochariens en ouïghour. (Mais on peut toujours supposer qu'il sont l'oeuvre d'un grand malade, évidemment).
Et donc, quelques Tochariens auraient parfaitement pu assister à la signature des Serments de Strasbourg, en 842! C'est dingue, non? Et ils auraient alors sûrement rapporté des plaids mêlés de soie et de cachemire à ce brave Charles...

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