- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 25 mars 2012

jardins, courtisans, choeurs et ortolans


article précédent: une nuance plus blanche de pâleur



Le rapport entre un jardin, un hangar, une ville russe, un courtier, une chorale et une danse roumaine?


Une seule et unique racine proto-indo-européenne:



*gher-!


*gher- véhiculait la notion de "saisir", de "clôturer" (dans le sens de ceindre), avec des sens dérivés comme "clôture", ou "enceinte".


un mur d'enceinte


Au degré zéro (pour rappel: sans voyelle pivot dans la racine, voir aussi Alternance vocalique, sur Wikipedia),
et accolée au suffixe *-dh pour créer ainsi *ghr-dh,
la racine a donné les anglais...
  • gird (ceindre, revêtir)
  • girt (encercler, faire le tour de, mesurer le pourtour de) et 
  • girdle (ceinture, ceinturer, encercler)

Ainsi que, par l'ineffable vieux norrois gjördh, girth (la circonférence de quelque chose, la corpulence de quelqu'un, le périmètre thoracique - "la sangle" - d'un cheval).

Cheval: le périmètre thoracique

Au timbre o (autrement dit, par le jeu de l'alternance vocalique, quand le "e" devient "o") -
la racine *gher- évoluant ainsi en *ghor,
et suivie du suffixe *-to, ou *-dho
(ce qui nous donne donc *ghor-to, ou *ghor-dho) - (Euh, vous me suivez toujours?)
elle signifiait "enceinte".

Sous cette forme, elle a permis de créer, par le latin hortus (le jardin), "horticulture", et même "ortolan"!

Hortolan, en ancien français, désignait encore un jardinier.


Et l'ortolan, c'est l'oiseau des jardins, parfois appelé "jardinier", avant d'être mangé.

ortolan non-mangé


Toujours sous cette forme *ghor-to*ghor-dho, la racine a donné aussi, par le vieil anglais geard ("enceinte, jardin"), les anglais...

  • yard (une cour, et en américain: un jardin) et 
  • orchard (le verger).

Vieille Ford rouillant dans un verger, Royaume-Uni
non, il n'y a pas de contrepèterie


L'Asgard, désignant le séjour - dans la mythologie nordique - des Dieux et des héros morts au combat, en provient également, par le vieux norrois gardhr (toujours avec le même sens d'"enceinte, jardin").


L'Asgard...
...Et un plan des lieux, ça peut toujours servir


L'anglais pour "jardin", garden, en est issu, mais aussi le français jardin lui-même.

Intéressant, non: le jardin, c'est étymologiquement un endroit ceint, plutôt qu'un lieu où l'on euh... jardine, où l'on cultive ses épinards...


Probablement par un détour par le germanique, la même racine *gher- nous a donné l'ancien français hangard, dont provient naturellement le français moderne hangar. (voir Home, sweet home pour le "han" de hangar)

J'avais précédemment évoqué Belgrade comme étant la ville blanche (voir une nuance plus blanche de pâleur).
Toujours par sa forme [*ghor-to, *ghor-dho], *gher- nous a transmis le vieux slavon d'église градъ ("gradje": la ville), qui a évolué pour devenir notamment le russe город ("gorad": ville).

Que l'on retrouve dans Ленинград, Петроград (Leningrad, "Pietragrad": Petrograd), mais aussi dans de très nombreux noms de villes russes, comme Новгород ("Novgarad", Novgorod, littérallement Ville-Neuve!).

La vieille enceinte de Novgorod. Ca en jette, non?


Dans l'ancienne Perse, Gerd revêtait le même sens.
Le mot s'est changé en Jerd après l'invasion arabe. Vous trouverez ainsi la ville de Burugerd ou Borujerd en Iran occidental.

Borujerd, dans l'Iran actuel


Quand un Rom vous appelle gadjo, il ne le sait peut-être plus, mais il vous qualifie d"ayant une maison", il sous-entend que vous êtes littéralement "domestiqué", "confiné dans une enceinte", et que donc, vous n'êtes pas itinérant comme lui.

Gadjo reprend la notion de maison, d'enclos, que l'on trouve encore dans le sanskrit grhah (maison), avec toujours cette notion d'enceinte...


Associée cette fois au préfixe collectif *kom- (ou *ko-)
- qui passe l'idée d'"ensemble", "avec", qui donnera le latin cum, et par suite les très nombreuses occurrences de co-, com-con- dans le vocabulaire français; de compatriote à co-voiturage, il y en a à la pelle! - 
et au suffixe -ti
(transformant une racine verbale en nom abstrait, comme le suffixe français "-ation" dans des mots comme utilisation), 
*gher-, donc, sous sa forme *ko(m)-ghr-ti, a créé des dérivés aussi variés que...
  • cohorte (par le latin cohors: enclos, compagnie de soldats, multitude), 
  • cortège
  • cour (l'endroit: la cour, et par extension LA Cour!), et de là courtisan, courtier, courtiser, courtois, courtoisie...

William Hogarth: Les étapes d'une courtisane


Le fort romain de Mamucium (Manchester),
qui hébergeait une cohorte de 500 hommes d'infanterie


Enfin, et probablement sous le timbre o, et associée au suffixe -o
- suffixe thématique, permettant de créer d'autres noms, adjectifs et verbes -,
*gher-, sous donc la forme *ghor-o-,
nous a laissé,
par l'intermédiaire du grec ancien χορός (khoros)danse en rond, ronde,
repris par le latin chorus, qui en a étendu le sens à la troupe même qui danse et chante,
  • l'anglais carol (carols sans lesquels Noël ne serait pas vraiment Noël), et
  • les français choeur, chorale, choriste... 

Christmas Carol
(private joke, only for BBC Breakfast aficionados)


... et même Hora, qui désigne une danse que l'on danse en rond, en Roumanie et en Israël

Rien de tel qu'une bonne hora
pour chauffer l'ambiance



Frédéric

dimanche 18 mars 2012

une nuance plus blanche de pâleur (II)



"...
And so it was that later
as the miller told his tale
that her face, at first just ghostly,
turned a whiter shade of pale
..."

Keith Reid, Procol Harum


(cet article n'est qu'une copie "technique" de une nuance plus blanche de pâleur (I)
créée dans le seul et unique but de pouvoir afficher plus de 20 libellés sur l'article, limite imposée par Google.
Merci Google.) 



Puisque j'avais déjà parlé à plusieurs reprises des fées (ceci n'est pas une pommeparole: préhistoire avec plutôt qu'histoire sans), je m'étais dit qu'il fallait peut-être maintenant aborder le cas des elfes.



Et puis, bof, je me suis dit "rabattons-nous plutôt sur une couleur, comme le blanc" (si en tout cas on peut considérer le blanc comme une couleur, mais soit).


ours blancs


Alors, voilà:

"Blanc" provient, par le germanique *blankaz (brillant, aveuglant, blanc), de la racine proto-indo-européenne...
*bhel-1

qui signifiait briller, éclater, jeter des éclairs, flamboyer, voire brûler, et véhiculait la notion de "couleur éclatante", comme le blanc par exemple, mais pas exclusivement.


*bhel-nous a donné le russe БЕЛЫЙ (dont la prononciation est à mi-chemin entre "bielloeil et biellii"): "blanc".

C'est pour cela que l'esturgeon blanc, qui a le malheur de produire un caviar si apprécié par les nouveaux riches, s'appelle le béluga...

L'Esturgeon (atteint 6 mètres).


Le béluga (ou bélouga), c'est aussi le nom de ce brave mammifère marin, dit aussi "la baleine blanche".

A gauche,  un béluga


Belgrade, c'est la ville blanche.

Belenos, le dieu gaulois par lequel Astérix aime jurer, selon certaines sourcesserait le brillant, le flamboyant.

Mais sachez-le, pour Xavier Delamarre, il conviendrait plutôt de le rapprocher de la racine indo-européenne *bel-, "fort" (sanskrit bala-, grec βελτίων, etc.).

Dur de trouver une représentation de Benelos
sans l'épouvantable attirail
druidico-Stonehengo-New Age...
Ca c'est mieux.

Nous devons aussi à *bhel-les français blêmeblêmir (pâlir, blanchir).

"A whiter shade of pale",
le slow sket braillette(*) par excellence
*érotogène en wallon


"Blitz", comme dans le tristement célèbre Blitzkrieg, c'est bien entendu: l'éclair.


Mais *bhel-nous a également légué, par le germanique *blewaz, le mot bleu!
Et aussi blond, par le germanique *blunda-.

Entendez qu'il s'agit toujours de couleurs claires, ou éclatantes...


Et curieusement, toujours par le proto-germanique, mais cette fois par *blindaz, "nuageux",
*bhel-nous a apporté l'anglais blind: les "blinds", ce sont les stores, vénitiens ou pas, ces volets que vous placez sur vos fenêtres pour les occulter, comme derrière des nuages...


Le whisky, je le préfère en tant que Single Malt, mais on peut, en cherchant bien, trouver également de bons blends.

"Blend", par le vieux norrois blanda, c'est "rendre nuageux", et par extension mélanger (oui, pensez par exemple au nuage qui se forme quand vous mélangez deux liquides, à ce nuage de lait se formant dans votre thé).

Enfin, cette même racine proto-indo-européenne *bhel-1 qui nous a donné "blanc, blancheur, blême", cette même racine donc, mais réduite à son degré zéro (autrement dit sans voyelle pivot) *bhl-, en passant par le proto-germanique *blakkaz ("ce qui a été brûlé"), a donné l'anglais... blackNoir!!

"Noir", comme ce qui est brûlé bien sûr, noirci par le feu.

Le rapport? Mais par le feu:
Le feu flamboyantbrillantaveuglant...


En anglais, le forgeron, c'est toujours le blacksmith, mot composé de *bhl-, ici évoquant le métal "brûlé" - entendez "qui a été soumis au feu", et de la racine proto-indo-européenne *smei-:"graver, découper".

A Victorian Blacksmith's Shop


- Et quoi, les elfes, c'est pour une autre fois??
- Mais non bien sûr... ^^ (ce smiley évoquant pour moi les yeux au ciel, le gros soupir)


Car l'anglais elf ("elfe") par le vieil anglais Ælf "elfe", vient de *albho-, autre racine proto-indo-européenne, signifiant... Blanc!

Le blanc étant la couleur de cette apparition fantomatique...

Des apparitions fantomatiques
comme ça,  c'est encore supportable



Vous ne croyez pas aux elfes??

Pourtant, Alfred, c'est littéralement ... le Conseil des elfes!
Ælfræd est composé de Ælf et de rædræd étant bâti sur la racine proto-indo-européenne *re-, "légiférer, conférer" - nous la retrouvons dans le néerlandais Raad ou l'allemand Rat, le Conseil (dans le sens de "conseil de la ville", "les instances dirigeantes"...).

Et Oliver, c'est ... l'armée des elfes!
Nous y retrouvons Ælf associé à here, issu de la racine proto-indo-européenne *koro-la guerre, l'armée.
Oliver n'est donc pas la transposition anglaise du prénom français Olivier, qui lui vient bien de l'olive (provenant d'une racine évoquant l'huile).

Quant à Aubrey, ou Alberich, c'est ... le meneur des elfes!
Alb, c'est l'elfe en vieux haut-allemand, ici accolé à rich, provenant de la racine *reg- ("mener") déjà mentionnée plusieurs fois (voir des Bantous aux Teutons, ou Mort, nectar et liquidation de dette).

D'ailleurs, Aubéron, ou Obéron, selon de nombreuses légendes, c'est le roi des fées, ou des elfes...


*albho- nous a également légué, par l'intermédiaire du latin, le mot albumine, qualifiant cette protéine que l'on retrouve dans le blanc d'oeuf.


Et aussi Alba: le nom gaélique de l'Ecosse.

Mais aussi, n'en déplaise aux séparatistes Ecossais, Albion!
Albion, Alba... le même terme, sous diverses variantes, définissait à l'origine toute la Grande-Bretagne, cette île dont on apercevait les blanches falaises depuis le continent.

Vera Lynn, interprète de "White Cliffs of Dover"



- Euh, d'autres dérivés de *albho- ?
- Mais oui, en voici encore quelques-uns:

  • Les Alpes, désignant ces reliefs aux sommets enneigés, 
  • l'Elbe (fleuve d'Europe Centrale dont on peut penser qu'à l'époque, les eaux étaient blanches, ou en tout cas blanches d'écume
  • l'Albanie
  • l'album (désignant en latin une tablette à écrire de couleur blanche), 
  • l'ablette, ce poisson blanc, ou encore 
  • albinisme, albinos évidemment, ...

Il y aurait apparemment un androïde albinos sur cette photo(?)
J'ai beau chercher, mais rien à faire, je ne le vois pas



Frédéric



une nuance plus blanche de pâleur (I)



"...
And so it was that later
as the miller told his tale
that her face, at first just ghostly,
turned a whiter shade of pale
..."

Keith Reid, Procol Harum



Puisque j'avais déjà parlé à plusieurs reprises des fées (ceci n'est pas une pomme, parole: préhistoire avec plutôt qu'histoire sans), je m'étais dit qu'il fallait peut-être maintenant aborder le cas des elfes.



Et puis, bof, je me suis dit "rabattons-nous plutôt sur une couleur, comme le blanc" (si en tout cas on peut considérer le blanc comme une couleur, mais soit).


ours blancs


Alors, voilà:

"Blanc" provient, par le germanique *blankaz (brillant, aveuglant, blanc), de la racine proto-indo-européenne...
*bhel-1

qui signifiait briller, éclater, jeter des éclairs, flamboyer, voire brûler, et véhiculait la notion de "couleur éclatante", comme le blanc par exemple, mais pas exclusivement.


*bhel-nous a donné le russe БЕЛЫЙ (dont la prononciation est à mi-chemin entre "bielloeil et biellii"): "blanc".

C'est pour cela que l'esturgeon blanc, qui a le malheur de produire un caviar si apprécié par les nouveaux riches, s'appelle le béluga...

L'Esturgeon (atteint 6 mètres).


Le béluga (ou bélouga), c'est aussi le nom de ce brave mammifère marin, dit aussi "la baleine blanche".

A gauche,  un béluga


Belgrade, c'est la ville blanche.

Belenos, le dieu gaulois par lequel Astérix aime jurer, selon certaines sources, serait le brillant, le flamboyant.

Mais sachez-le, pour Xavier Delamarre, il conviendrait plutôt de le rapprocher de la racine indo-européenne *bel-, "fort" (sanskrit bala-, grec βελτίων, etc.).

Dur de trouver une représentation de Benelos
sans l'épouvantable attirail
druidico-Stonehengo-New Age...
Ca c'est mieux.

Nous devons aussi à *bhel-les français blêmeblêmir (pâlir, blanchir).

"A whiter shade of pale",
le slow sket braillette(*) par excellence
*érotogène en wallon


"Blitz", comme dans le tristement célèbre Blitzkrieg, c'est bien entendu: l'éclair.


Mais *bhel-nous a également légué, par le germanique *blewaz, le mot bleu!
Et aussi blond, par le germanique *blunda-.

Entendez qu'il s'agit toujours de couleurs claires, ou éclatantes...


Et curieusement, toujours par le proto-germanique, mais cette fois par *blindaz, "nuageux",
*bhel-nous a apporté l'anglais blind: les "blinds", ce sont les stores, vénitiens ou pas, ces volets que vous placez sur vos fenêtres pour les occulter, comme derrière des nuages...


Le whisky, je le préfère en tant que Single Malt, mais on peut, en cherchant bien, trouver également de bons blends.

"Blend", par le vieux norrois blanda, c'est "rendre nuageux", et par extension mélanger (oui, pensez par exemple au nuage qui se forme quand vous mélangez deux liquides, à ce nuage de lait se formant dans votre thé).

Enfin, cette même racine proto-indo-européenne *bhel-1 qui nous a donné "blanc, blancheur, blême", cette même racine donc, mais réduite à son degré zéro (autrement dit sans voyelle pivot) *bhl-, en passant par le proto-germanique *blakkaz ("ce qui a été brûlé"), a donné l'anglais... black! Noir!!

"Noir", comme ce qui est brûlé bien sûr, noirci par le feu.

Le rapport? Mais par le feu:
Le feu flamboyant, brillant, aveuglant...


En anglais, le forgeron, c'est toujours le blacksmith, mot composé de *bhl-, ici évoquant le métal "brûlé" - entendez "qui a été soumis au feu", et de la racine proto-indo-européenne *smei-:"graver, découper".

A Victorian Blacksmith's Shop


- Et quoi, les elfes, c'est pour une autre fois??
- Mais non bien sûr... ^^ (ce smiley évoquant pour moi les yeux au ciel, le gros soupir)


Car l'anglais elf ("elfe") par le vieil anglais Ælf "elfe", vient de *albho-, autre racine proto-indo-européenne, signifiant... Blanc!

Le blanc étant la couleur de cette apparition fantomatique...

Des apparitions fantomatiques
comme ça,  c'est encore supportable



Vous ne croyez pas aux elfes??

Pourtant, Alfred, c'est littéralement ... le Conseil des elfes!
Ælfræd est composé de Ælf et de ræd, ræd étant bâti sur la racine proto-indo-européenne *re-, "légiférer, conférer" - nous la retrouvons dans le néerlandais Raad ou l'allemand Rat, le Conseil (dans le sens de "conseil de la ville", "les instances dirigeantes"...).

Et Oliver, c'est ... l'armée des elfes!
Nous y retrouvons Ælf associé à here, issu de la racine proto-indo-européenne *koro-: la guerre, l'armée.
Oliver n'est donc pas la transposition anglaise du prénom français Olivier, qui lui vient bien de l'olive (provenant d'une racine évoquant l'huile).

Quant à Aubrey, ou Alberich, c'est ... le meneur des elfes!
Alb, c'est l'elfe en vieux haut-allemand, ici accolé à rich, provenant de la racine *reg- ("mener") déjà mentionnée plusieurs fois (voir des Bantous aux Teutons, ou Mort, nectar et liquidation de dette).

D'ailleurs, Aubéron, ou Obéron, selon de nombreuses légendes, c'est le roi des fées, ou des elfes...


*albho- nous a également légué, par l'intermédiaire du latin, le mot albumine, qualifiant cette protéïne que l'on retrouve dans le blanc d'oeuf.


Et aussi Alba: le nom gaélique de l'Ecosse.

Mais aussi, n'en déplaise aux séparatistes Ecossais, Albion!
Albion, Alba... le même terme, sous diverses variantes, définissait à l'origine toute la Grande-Bretagne, cette île dont on apercevait les blanches falaises depuis le continent.

Vera Lynn, interprète de "White Cliffs of Dover"



- Euh, d'autres dérivés de *albho- ?
- Mais oui, en voici encore quelques-uns:

  • Les Alpes, désignant ces reliefs aux sommets enneigés, 
  • l'Elbe (fleuve d'Europe Centrale dont on peut penser qu'à l'époque, les eaux étaient blanches, ou en tout cas blanches d'écume
  • l'Albanie
  • l'album (désignant en latin une tablette à écrire de couleur blanche), 
  • l'ablette, ce poisson blanc, ou encore 
  • albinisme, albinos évidemment, ...

Il y aurait apparemment un androïde albinos sur cette photo(?)
J'ai beau chercher, mais rien à faire, je ne le vois pas



Frédéric


dimanche 11 mars 2012

parole: préhistoire avec plutôt qu'histoire sans


article précédent: étrange étranger



"Histoires sans paroles"

Le langage est une composante essentielle de l'"être humain", de notre "humanité".
Nous pouvons difficilement dissocier l'Homme de son langage.

Comme je le mentionnais dans "le pourquoi et le comment", nous structurons notre vision du monde - en d'autres termes, nous voyons le monde! - par notre langue.
Et c'est aussi par notre langue que nous NOUS structurons.

Et puis, cela va de soi, la langue nous permet la vie en société.

C'est même plus fort que ça: la parole sous toutes ses formes est le fondement même de toute société humaine.

Par la parole, nous racontons, nous devisons, nous avertissons, nous prévenons, nous échangeons, nous nous défendons, nous commerçons, nous enseignons, nous dialoguons, nous nous engageons, nous proclamons, nous édictons, nous approuvons, nous interdisons...


Bollywwod, le dialogue qui tue


Dans notre société où l'écrit a supplanté depuis si longtemps l'oral, nous n'avons plus nécessairement conscience de l'importance de la parole comme ciment sociétal, social.

Au point que nous en sommes venus - je trouve cela pathétique - à considérer que sans l'écrit, il n'y a pas d'Histoire, puisque l'Histoire n'est supposée commencer qu'avec l'écriture...


Mais bref...
Du temps de nos préhistoriques ancêtres indo-européens, où, par définition, tous les échanges étaient basés sur l'oral, la vie sociale était encore régie par la parole donnée, par le serment, par la transmission orale...

D'où l'importance, en proto-indo-européen, de la notion de "parole", de "parler".


La racine proto-indo-européenne qui correspondait à l'idée de "parler", c'était ...

*bha-.

Et au vu de la longue liste des traces sémantiques qui nous ont été transmises par ses dérivés plus récents, nous pouvons comprendre à quel point elle était cruciale pour ceux qui l'employaient, à quel point la parole cimentait la société indo-européenne.


*bha- nous a ainsi donné, en français, par le latin fari ("parler"):
  • la fable, ou le fabliau (une fable, c'est à l'origine un récit),
  • la préface ("ce que l'on dit avant"), mais aussi...
  • fabuleux ("qui tient de la fable", fictif),
  • ineffable ("ce qui ne peut être exprimé"),
  • affable ("à qui on peut adresser la parole"; même construction que dans "abordable: "que l'on peut aborder"), ou même...
  • l'enfant! L'enfant, c'est celui qui ne parle pas! (du latin infans, provenant de in et fari: fari - parler, précédé du privatif in-).

Mais *bha- a également donné le latin fātum: le destin!

Mais oui, le destin, c'est ce qui est pré-dit, ce qui a été dit!

Et ce n'est pas tout: les divinités romaines qui présidaient au destin, les Parques, c'était les fata...

Nous les connaissons toujours, sous le nom de ... fées!

(pour l'étymologie de Parques, voir Mes parents? Là sur le rempart, sous le parasol.)

Les fées de Cottingley


Et ce n'est pas fini: la même racine *bha- a donné le fado portugais  (le destin, et par extension ce type de chant populaire qui, quand il est bien interprété, vous donne envie de vous pendre), les anglais fate (le destin) et fay (la fée), ou encore le français fatal ("ce qui est annoncé").

Fado bien interprété


Par le grec phanai - parler, toujours issu de *bha-, nous avons reçu
- c'est tout de suite moins gai -
aphasie (trouble cognitif affectant l’expression ou la compréhension du langage parlé ou écrit), ou dysphasie (le même trouble, mais s'appliquant précisément au langage parlé).

Mais nous lui devons aussi prophète: littéralement, "dire avant", donc par extension l'oracle, le devin...

Khalil Gibran, auteur du merveilleux
"Le Prophète"


Et ce n'est toujours pas fini...

*bha- se retrouve, par le vieux norrois banna: "interdire, maudire", dans l'anglais ban (interdire par décret officiel).

Mais on le retrouve aussi dans le vieux français ban (juridiction féodale).
Le ban revêtait, et revêt toujours plusieurs sens, mais toujours liés à une proclamation officielle:
  • la proclamation pour ordonner ou défendre quelque chose, 
  • la publication par voie d’affiches à la porte de la mairie / de la maison communale, ou d'un lieu de culte, d’une promesse de mariage entre deux personnes.
  • le fait pour le suzerain de convoquer les nobles pour le servir à la guerre, et, par extension, 
  • le corps même de la noblesse qui pouvait être ainsi convoqué, ou enfin, 
  • l'Exil imposé à quelqu’un par proclamation.
Ban, ...

Serfs et ...
Vilains.

Il nous en reste la publication des bans, être au ban de la société, banal (à l'origine: commun, car appartenant à la circonscription d'un seigneur et pouvant être utilisé par tous ses vassaux).

Abandon aussi! Car "mettre à bandon", ou "mettre en abandon", c'était mettre à disposition...

Bannir, bien entendu, vient encore de ban; il s'agissait de condamner quelqu'un a s'exiler, à quitter le ban


Allez, encore un: contrebande!: emprunté à l'italien contrabbando, et qui signifie littéralement "qui va à l'encontre du ban".


Et encore un tout dernier pour la route: bandit!

Le bandit, c'est celui qui a été jugé et banni, celui qui a été déclaré hors-la-loi.
Rien à voir, donc, avec l'appartenance à une bande...


La parole a décidément beaucoup de pouvoir - ne dit-on pas que le verbe est créateur? - et c'est par elle que votre renommée se chantera: par le latin fama (on-dit, ouï-dire, réputation, renom) nous avons hérité - toujours de cette racine *bha-, mais cette fois associée au suffixe *-ma-, de "fameux", mais aussi d'"infâme".

Et c'est à fama que l'anglais doit famous (fameux, célèbre), fame (renom, célébrité), ou infamous (de mauvaise réputation, infâme, ignoble).


Confesser, professer: voilà encore deux verbes qui, par le latin fateri (reconnaître, admettre), proviennent de cette inépuisable racine *bha-.


Oh, et puis encore, par l'intermédiaire du grec pheme (renommée, rumeur, bruit), nous en avons reçu l'euphémisme, et par le grec phone cette fois (la voix, le son), nous en avons évidemment hérité téléphone, phonème, symphonie, ou cacophonie...


On en resterait sans voix, ma parole...




Frédéric


dimanche 4 mars 2012

étrange étranger




Si nous faisons attention aux mots que nous employons, nous pouvons prendre conscience, sans avoir recours à de l'étymologie savante, qu'ils sont parfois dangereux.

Ainsi, l'"étranger" est, pour tout locuteur francophone, "étrange".

"Pas comme nous", quoi.

C'est un peu violent non? Quel présupposé, quel préjugé...


Moustaki
Avec ma gueule de métèque,
De Juif errant, de pâtre grec...

De là à penser que notre belle langue française nous conditionne, nous prédispose à une certaine vision de celui que l'on ne connaît pas, celui qui vient d'ailleurs...

Notez, "étrange", ce n'est pas bien méchant. Mais quand même...


En fait, la relation entre étrange et étranger est un peu plus subtile que cela:
Le mot étrange provient du latin extraneus, qui s'est transformé en estrange, puis enfin en étrange.

Extraneus est bâti sur le préfixe extra, et signifie littéralement "du dehors", "pas d'ici".

Au Moyen-Age, étrange a encore le sens d'"étranger".

Mais le mot a ensuite évolué pour signifier bizarre, extraordinaire.

Et le mot étranger est alors apparu, avec le sens qu'on lui donne actuellement.


Le préfixe extra de extraneus provient, qui l'eût cru, d'une racine proto-indo-européenne:


*eghs- (qui possédait une variante *eks-), 

et signifiait "dehors", "hors de".


C'est extra
Quelle voix, Ferré!


Mais avant de passer à *eghs-, attardons-nous sur le français "dehors".

"Dehors" provient du latin deforisforis étant "la porte".

De-foris, c'est au-delà de la porte, derrière la porte, donc: à la portedehors - du moins si l'on se considère à l'intérieur!

Foris, ben oui, provient d'une racine proto-indo-européenne:


*dhwer-, littéralement la porte.


(Nous avions déjà parlé d'une autre racine, *ya-, qui avait donné un autre mot pour porte en latin: janua, voir "du passage des ans")

*dhwer- se retrouve dans le sens de "porte" notamment dans l'anglais door, le néerlandais deur, ou le russe Дверь ("dvierre").
Sans Дверь, le métro moscovite perdrait nettement de son charme, car au départ de chaque station, on n'entendrait pas cette voix de Zvetlana ou autre Aleksandra annoncer le "Oсторожно, двери закрываются" ("Astarojna, dvieri zakreuvaioutsa": Attention, les portes se ferment)...

Elle avait un joli nom, mon guide,
Nathalie...

Mais *dhwer- se retrouve aussi, avec la notion de dehors, d'extérieur, d'ailleurs dans l'anglais foreign (étranger), l'espagnol fuera ou l'italien fuori (dehors) ou encore les français hors, mais aussi faroucheforêt, faubourg.

Eh oui!

Commettre un forfait, c'est "faire en dehors", entendez: "... de la loi", se comporter donc en hors-la-loi.

Et le forain (voyez le lien avec "foreign"), c'est celui qui vient d'ailleurs: il n'y pas de correspondance étymologique entre forain et foire!


Revenons donc à *eghs-: la racine nous a donex (Deus ex machina, exotérique, exotique, étrange, étranger, extérieur, extrême).

Et a évidemment contribué à créer tous ces mots commençant par "exextra...": extrait, extraordinaire, extravagant, ... ...

Elle est devenue "iz" dans les langues slaves, qui correspond à notre "ex", comme dans samizdat (самиздат: "sam": soi-même, "izdat": éditer: "l'édition par soi-même"). 

издат - izdat, c'est littéralement "donner au-dehors"

On retrouve rigoureusement la même construction dans l'allemand ausgeben ou encore le néerlandais uitgeven (tous les deux signifiant éditer). 

On peut même penser à l'anglais issue: l'exemplaire, la copie sortant de l'impression, de chez l'éditeur...


Ben, samizdat.


Pour les Indo-Européens, l'étranger pouvait représenter celui que l'on recevait, que l'on honorait selon les lois de l'hospitalité.
Mais ce pouvait être aussi votre hôte, celui qui VOUS recevait, qui VOUS honorait.

Et puis, cet étranger pouvait aussi clairement représenter un risque, être hostile.


Une seule racine proto-indo-européenne véhicule ces nombreux sens, parfois divergents, voire diamétralement opposés:
*ghos-ti-

L'hôte, produit direct de *ghos-ti- en français, c'est tout autant celui qui reçoit, que l'invité, le convive.


En anglais, nous avons deux mots différents: guest pour l'invité, et host pour celui qui invite.
Mais ils proviennent l'un comme l'autre de la même racine *ghos-ti-!

Hostile, hostilité, évidemment, en sont aussi les descendants.
Tout comme otage (hostage en anglais).
Mais aussi hôtel, hôpital, hospitalité, hospice.


En revanche, curieusement - étrangement dirais-je - le mot qui désigne cet étranger qui vient de si loin, d'outre-tombe, mais qui s'invite à la maison: le ghost, le fantôme, ne serait pas issu de la même racine.

Il viendrait, lui, de *gheis-, qui reprend l'idée d'éprouver de la peur, être surpris, impressionné...

Et ça, comme on dirait en russe, самтрулку ("samtroulkou": "j'en reste bouche bée", "j'en suis tout esbaudi").



Фредерик



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